vendredi 20 octobre 2017

L’Orient derrière soi


André Tubeuf - L’Orient derrière soi - Actes Sud






André Tubeuf est professeur agrégé de philosophie, conseiller au Ministère de la Culture, chroniqueur musical dans de nombreuses revues spécialisées, auteur de trois romans et surtout d’essais sur la musique classique. L’Orient derrière soi est une chronique des années de jeunesse sous le soleil levantin.


Quelle pulsion m’a incité à acheter un livre dont l’ignorance du signataire révèle à mon corps défendant une profonde méconnaissance de la musique classique ? D’abord une photographie rose sépia du Bosphore dont la patine suggérée renforce la force doublement évocatrice du titre. Car, dans mon esprit en tout cas, dissimulé sous le rituel récit des adieux à l’enfance caractéristique des autobiographies, surgit un Adieu balzacien à un Orient en voie de destruction et dont la légendaire hospitalité plie sous les coups de butoir du fanatisme religieux. Enfin j’étais curieux du destin de la diaspora chrétienne, pas celle des colons, mais des français expatriés, fonctionnaires ou ingénieurs.


L’itinéraire d’André Tubeuf conduit ainsi le lecteur des côtes de la mer Egée, aux bords de la mer Noire, en passant par Istanbul, puis Alep, Beyrouth et enfin Jérusalem. Né d’un père ingénieur et d’une mère issue d’une famille consulaire, l’auteur voit le jour à Smyrne, aujourd’hui Izmir, ville portuaire arrachée après de sanglants combats aux grecs par les troupes d’ Atatürk. André Tubeuf consacre ses plus belles pages à sa cité natale et à Zonguldak une bourgade de la mer Noire. Ces séjours heureux, entrecoupés de brefs aller retour à Paris sont interrompus autant par les affections professionnelles paternelles que par la détermination des autorités turques à prendre un contrôle total des activités économiques, voire à fermer des écoles chrétiennes contraignant par exemple des religieuses à fuir à Damas. Mais si la fibre grecque vibre de façon préférentielle chez l’auteur, il n’en maîtrise pas moins rapidement la langue turque et ne hiérarchise pas en quelque sorte sa nostalgie. On est levantin ou pas, point final.


Aidé en cela par une mémoire prodigieuse il exhume minutieusement  les archives familiales et restitue avec passion la vie quotidienne d’une communauté de français de l’étranger dont il revendique fièrement l’appartenance et dont les valeurs d’hospitalité et de solidarité résistent aux exils successifs. La relation des séjours à Beyrouth et Alep durant la seconde guerre mondiale, n’atteint pas la même intensité émotionnelle et ne suscite pas le même intérêt documentaire. Le jeune André sous la férule des pères jésuites, s’immerge dans l’étude,  consolide sa foi religieuse et suit la progression des Alliés. Bref il grandit.


J’ai aimé ce récit d’apprentissage en forme d’exil permanent. Certes ces communautés m’ont semblé quelque peu refermées sur elles-mêmes. Mais comme la Smyrne adorée de Tubeuf, nous portons tous en nous le souvenir d’une Troie, d’un lieu définitivement perdu. De cet Orient enfui et aujourd’hui en parti détruit - El Atlal (Les ruines) chantait Oum Kalthoum - André Tubeuf tire une évocation sincère et émouvante. En revanche, aucune trace de vocation musicale n’émerge à côté de l’initiation religieuse et philosophique. Etonnant de la part du futur auteur d’un Dictionnaire amoureux de la musique.

Extraits



Smyrne n’en finit pas de s’étirer sur sa propre rive, dans ses propres odeurs. Les noms turcs n’ont pas réussi à chasser les noms grecs. On continue à dire Cordelio, le nom est si doux, ce sont les Muses qui l’ont trouvé, avec ce quelque chose de roulé et de capiteux qui vient des oléandres et des dattiers de la rive.




Smyrne alors s’éloignait dans des vapeurs dorées, paresseuse, engageante, la douceur même, jusqu’au mauve des collines. Avoir vu le jour ici, avoir ouvert les yeux ici,, avoir commencé à respirer et humer l’air, parmi tant de parfums, c’est trop de privilège, cela se paye. Les tous premiers parents ont connu cela, dans leur jardin à eux, on ne saurait y demeurer toute une vie. Mais où que l’on doive ensuite errer, se fixer, reste à jamais la bénédiction d’avoir connu cela d’abord. Le monde premièrement est beau, le ciel lumineux, les buissons odorants, les gens hospitaliers. Même l’exil en restera illuminé.




Le ciel du jour est plutôt blanc que bleu, grisé d’odeurs à en être ivre et tomber lui aussi de sommeil. Comme il paraîtra différent quand nous aurons gagné une autre Turquie, celle de la mer Noire, pour cinq ans de plus ! Là il se montrera minéralement bleu et pur, profond et épais de couleur. Mais tous mes étés de Smyrne, c’est comme s’il n’ y avait jamais eu au ciel un bleu vraiment bleu, mais adouci ou plutôt efféminé de blanc, comme si un peu de vapeur y était sans cesse en suspend, prête à se changer sous l’effet de la chaleur qui monte du ciel en un scintillement doré, qui fait plisser les yeux, et quand il vire au blanc, ils faut qu’ils se détournent. Cela peut être à quoi les grands voyageurs littéraires en extase ont donné du blond – mais ils ne l’auraient pas soutenu tout un été. La beauté ici fatigue. A Ephèse, tout près, l’Histoire arrêtée, la pierre des statues, les colonnes rafraîchissent. Mais ici l’eau du golfe, au calme plat, ajoute à sa réverbération. On s’enivre mais on succombe. Homère était aveugle.

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