jeudi 20 mars 2014

Automobile Club d’Egypte

Automobile Club d'Egypte - Alaa El Aswany - Actes Sud






En 2002 le romancier et dentiste cairote Alaa El Aswany publiait L’immeuble Yacoubian, ouvrage sur la société égyptienne de l’ère Moubarak, secouée par la violence et la corruption. Après trois autres romans de moindre importance, il retrouve avec Automobile Club d’Egypte la veine de son inspiration initiale.

L’écrivain transporte cette fois-ci le lecteur à l’époque coloniale sous le règne du roi Farouk.

Il braque son projecteur, toujours au Caire, sur l’Automobile Club d’Egypte lieu huppé où se côtoient deux mondes, l’aristocratie anglaise et européenne d’une part et d’autre part une armée de serviteurs égyptiens ployant sous l’autorité et les coups du nubien El-Kwo, chambellan du roi Farouk. Un monarque qui d’ailleurs fréquente assidûment l’établissement, se livrant à ses deux passions favorites, les cartes et les femmes. Sous la loupe de ce microcosme social El Aswany concentre ce qui à ses yeux caractérise alors son pays : un mode de fonctionnement social reposant sur la colonisation et l’oppression généralisée.

Parmi les sofragi – c'est-à-dire les serviteurs employés par le Club – figure Abdelaziz Hamam chef d’une famille issue de la Haute Egypte, autrefois florissante, aujourd’hui ruinée. Elle vient tenter sa chance dans la ville du Caire, à l’image du clan Parondi déraciné du sud pauvre de l’Italie et échoué à Milan, dans le film de Visconti Rocco et ses frères. Mais là s’arrête la comparaison avec le chef d’oeuvre néoréaliste du cinéaste italien. La mort d’Abdelaziz provoquée par un adjoint d’El-Kwo sonne le début d’une révolte qui va embraser le Club. Loin de la veine tragique de Visconti, El Aswany met en scène l’éveil de la conscience nationale égyptienne tout en allégeant son propos par des scènes cocasses comme les mésaventures de Mahmoud et Faouzi, séducteurs autoproclamés et véritables vitelloni (1) du roman.

Les personnages, à l'exemple de ceux de L’immeuble Yacoubian constituent le point fort de l'oeuvre. El Aswany ne renouvelle pas l’art romanesque, mais il propose une matière incroyablement vivante, nourrie d’êtres secrets et animés de convictions profondes comme Kamel et Saliha ou totalement extravertis comme Aïcha et finalement tous inquiets de préserver leur dignité. En quelque sorte, il nous restitue une rue populaire du Caire.

Un traitement à part est réservé à Kamel et Salhila. Au début du récit l’écrivain se met en scène terminant son ouvrage. Sonnant à sa porte, apparaissent deux de ses personnages. Ils viennent témoigner et désirent que leur récit s’intègre au roman. Le frère et sa soeur symbolisent en effet la révolte nationaliste égyptienne. Lui, jeune universitaire oeuvrant pour la fin du colonialisme, elle luttant pour l’émancipation des femmes.



Des propos brûlant d’actualité dans un pays toujours à la recherche d’une voie démocratique, comme le rappelle le quatrième de couverture. En tout cas Alaa El Aswany est bien parti pour succéder à Naguib Mahfouz.









(1) I vitelloni : autrement dit "Les bons à rien". C’est le titre d’un film de Federico Fellini

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