vendredi 2 mai 2014

L’Homme-Soleil

John Gardner – L’Homme-Soleil – Denoël Lunes d’encre






Après Grendel et La symphonie des spectres, L’Homme-Soleil est le troisième ouvrage de John Gardner publié par Denoël, dont deux en Lunes d'encre. Le nom de cet écrivain américain, romancier, essayiste et universitaire, décédé en 1982, soulève aujourd’hui peu d’échos dans nos contrées européennes. Son œuvre influença cependant quelques pointures de tout premier plan dont Raymond Carver et Stephen King. L’abondance de production littéraire de haute qualité outre-Atlantique explique peut-être cette relative mise à l’écart. Saluons en tout cas l’entreprise éditoriale risquée en forme de coup de cœur, à l’image du cycle du Quatuor de Jérusalem chez Ailleurs et Demain.



En effet la lecture des 789 pages de ce pavé romanesque n’est pas une sinécure. Pour tout dire il ne s’ y passe pas grand-chose. Durant les années 60, un être étrange perturbe la petite ville de Batavia (1). Ce pauvre hère surnommé L’Homme-Soleil en raison de sa barbe couleur paille, tient des discours incohérents dans la cellule où le shérif l’ a emprisonné pour avoir gribouillé le mot « amour » dans une rue (2). Il s’en évade cependant et revient dans un second temps extraire des Indiens détenus également. L’affaire se solde par le meurtre d’un flic. C’est alors que le roman bascule d’une intrigue policière déjà passablement lente à un récit introspectif autour de quelques personnages dont le shérif Clumly et le clan Hodge, une famille de notables de Batavia, qui détient le secret de l’identité de L’Homme-Soleil. Ce dernier, insaisissable, revient narguer les consciences, ce qui nous vaut quelques passages hallucinants, comme ce cours de religion comparée sur la Mésopotamie tenu à un Clumly somnolant, dans une église en pleine nuit.



C’en est trop direz vous, pour le lecteur de ce roman-fleuve ou plutôt de cette écriture fleuve, tenté de suivre le shérif au pays des rêves. Et cependant, pour peu que l’on veuille se laisser porter par les mots de ce Mékong littéraire et laisser le temps romanesque prendre le pas sur le temps diurne, surgissent quelques beautés et quelques révélations.
D’abord l’existence d’une filiation double avec Stephen King. En premier lieu, selon Gilles Dumay, l’auscultation lente d’une petite ville américaine, une façon de sonder les coeurs et les reins dont héritera l’auteur de Carrie. Ensuite la mise en avant d’un monstre, sur lequel s’exorcisent les peurs et se noue la mauvaise conscience d’une communauté. Entre mille exemples, le démon de La tempête du siècle.
L’exercice d’introspection auquel se livre Gardner sur ses personnages éblouit. Milly la garce, Clumly et son épouse Esther, les impayables et momifiées soeurs Woodworth, autant de vérités humaines transfigurées par la plume de l’écrivain, le tout porté par une écriture inépuisable, une lave en mouvement qu’on retrouvera chez Don Delillo.



Les adeptes de la Bible et du fusil (ou de l’Ordre et de la Justice selon l’auteur) ne se contentent pas de dégainer aux quatre coins de la planète quand le besoin s’en fait sentir. Ils produisent en quantité des romanciers considérables. Seul l’Homme-Soleil en connaît la raison.













(1) Batavia est la ville natale de John Gardner

(2) Un lien avec le titre de la nouvelle de Harlan Ellison (La Bête qui criait amour au cœur du monde) qui précède d’ailleurs le roman?

4 commentaires:

A.C. de Haenne a dit…

Juste un petit mot pour dire que "La symphonie des spectres" est bien en Denoël, très certainement édité par Gilles Dumay, mais pas en Lunes d'encre. Mais ce n'est qu'un détail.

Sinon, très bonne chronique qui donne envie. Même si j'avais très envie de le lire, avant.

A.C.

Anonyme a dit…

Corrigé, merci beaucoup ACDH !
J'en ai profité pour remplacer l'horrible "exercice de sinécure" par "sinécure".Finalement la différence entre le papier et le numérique, c'est que le papier ça se mérite ...

SV

A.C. de Haenne a dit…

You're welcome ! Mais restons simples, tu peux m'appeler A.C. !

A.C.

Soleilvert a dit…

5 mois après, nouvelle coquille détectée et corrigée. A quand l'euthanasie ?