mercredi 30 novembre 2011

L’appel de la forêt


Dans les forêts de Sibérie- Sylvain Tesson- Editions Gallimard
Prix Médicis Essai 2011


Alimenter  –ici le mot paraît usurpé– un blog tient du journal d’ermitage. Enfermé dans une cabane à deux dimensions apparemment sans issue, mais dissimulant une fenêtre pouvant s’ouvrir potentiellement à des milliers ou millions d’observateurs, le rédacteur couvre en solitaire les murs de sa prison de hiéroglyphes et s’autorise quelques échappées via des liens hypertextes dans le monde extérieur c'est-à-dire le Web.
L’autre, l’espace réel, l’espace de liberté, s’amenuise progressivement. Les jeunes générations l’ont compris qui explorent des territoires vierges dans les mondes virtuels, jeux vidéos, web, simulations en tout genre.
Seulement voilà, dans la Toile le regard s’inverse, l’ermite devient paysage.

Dans les forêts de Sibérie décrit une échappée solitaire de six mois dans la taïga au bord du lac Baïkal en Russie, plus exactement une retraite volontaire dans une isba, une de ces cabanes ancienne station météorologique ou refuge de garde forestier, quelque part entre bois et mer intérieur. Sylvain Tessier relate ce séjour dans un journal scrupuleusement tenu au quotidien entre Février et Juillet 2010.
A la faveur d’un récit jamais ennuyeux émaillé d’heureuses images et métaphores, où les phrases parfois raccourcissent avec le froid, enrichi de nombreuses lectures – entre vodka et courses dans la neige, il faut bien souffler un peu – l’auteur dresse le portrait d’un anachorète moderne, ravi de s’immerger dans la nature. L’espace retrouvé, telle est la condition du bonheur selon l'écrivain. Qui ne garde en soi le souvenir d’un lieu idéalisé ?
Il rompt en cela avec une double tradition. Certains comme Rousseau (Les rêveries du promeneur solitaire), Nemo ou Robinson Crusoe coupent difficilement les ponts : ils ruminent le monde ou reconstruisent une société. A l’inverse les adeptes de l’érémitisme, tel Rancé, abolissent la matérialité de l’univers.

La narration suit une double piste dont les courbes s’entrecroisent, l’une induite par le passage des saisons, chronologie oblige, l’autre psychologique. L’hiver donne le signal de l’immersion : longues lectures rythmées par les corvées de bois ou l’immobilité des pêches, contemplation d’un monde polaire ouaté ébranlé par les craquements de la glace recouvrant le lac Baïkal, ballet invisible des prédateurs dans la forêt. Le dégel au printemps rompt l’enfouissement. Emergence de la faune et de la flore, réapparition du monde ancien sous la forme d’un coup de téléphone satellitaire, désespoir surmonté aux premières heures de l’été, longues excursions dans les montagnes proches et virées en kayac sur le lac.

De nombreuses visites, provoquées ou inattendues, viennent quelque peu perturber cet enracinement méditatif. Gardes forestiers, touristes en ballade, Sylvain Tessier dresse un portrait conventionnel mais coloré de l’âme russe caractérisée par le goût du chaos et de l’immédiat.

On prend plaisir à la lecture du récit de cet ermitage vécu comme une entreprise de conciliation et d’amour avec le monde sauvage, clos par ce cri de bête blessée au moment du départ: « La vie consiste à tenir le coup entre la mort des êtres chers ».
Ajoutons : l’écriture lorsqu'elle est plaisante comme Dans les forêts de Sibérie constitue un viatique puissant. Les autres font comme ils peuvent.

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