lundi 2 février 2015

Crimes apocryphes



René Reouven - Crimes apocryphes - Denoël Lunes d’encre


Les rencontres de l’imaginaire de Sèvres ont choisi de célébrer cette année René Reouven.
On a dit de Borges qu’il était dans la littérature, au sens où son œuvre prend vie dans l’écho des grands textes. Cette sentence pourrait s’appliquer, toutes proportions gardées, à l’auteur d’ Elémentaire mon cher Holmes. Digne héritier des Pierre Souvestre, Eugène Sue, Paul Féval, Dumas, Gaston Leroux, mais aussi Gide et Shelley - pour ne citer qu’eux -, René Reouven emprunte les chemins parcourus par ses prédécesseurs pour bifurquer ensuite sur les sentiers non explorés de l’Histoire. Il en tire des récits à suspens sophistiqués où le plaisir du jeu le dispute à l’érudition.

Outre l’ensemble holmésien relaté ici, Lunes d’encre et Jacques Baudou ont concocté en deux volumes une compilation de textes marquants, récits d’histoires criminelles et fantastiques : Crimes apocryphes. L’auteur y donne libre court à sa fantaisie, ressuscitant la Bête du Gévaudan, Jack l’éventreur, incorporant Jules Verne ou Gérard de Nerval dans ses intrigues. Mais le travail documentaire de Reouven, qui s’appuie sur des archives de la préfecture de police ou des mémoires peu connus du grand public, donne à ses romans et nouvelles une dimension que n’ont pas les écrits de tel ou tel auteur, propulsé hâtivement à l’état de génie pour avoir transformé un M en Moriarty.

Le premier récit Tobie or not Tobie est une relecture d’un texte hébraïque, Le livre de Tobie, dit apocryphe car non reconnu par le canon de la bible hébraïque. Tobias envoie son fils Tobie recouvrer une dette en Médie. Celui-ci tombe amoureux d’une jeune femme dont les prétendants disparaissent successivement sous l’influence pense t’on du démon Asmodée. Tobie va s’efforcer de résoudre l’énigme, dans un texte parsemé de calembours et de clins d’œil où flotte le souvenir du Parfum de la dame en noir et du Mystère de la chambre jaune. L’ensemble a un peu vieilli, mais témoigne de l’érudition de l’auteur.

La nouvelle Le Grand Sacrilège s’appuie sur un fait divers légendaire qui se déroula au XVIII e siècle dans la région du Velay et aux alentours. Comme dans Un fils de Prométhée ou Frankenstein dévoilé René Reouven choisit de traiter l’événement en amont, dans sa préparation ou sa naissance. Benoît, jeune homme des Lumières passionné de sciences médicales, décide de se laisser mourir d’un cancer, persuadé que la malignité des cellules dissimule un Intelligent Design. La prose de l’auteur ravit. En voici un exemple tout en atmosphère : « Le jour finissant nous voyait pénétrer dans des hameaux aveugles brusquement animés d’abois furieux en écho à la résonance déjà nocturne de nos pas. De ces maisons basses sans fenêtres ni vitres, seuls prenaient vie alors les trous pratiqués au mur du midi, quadrilatères de lumière chiche, soumise à l’humeur vacillante d’une chandelle ou d’un lumignon à l’huile de noix. Nous heurtions aux huis pour obtenir, moyennant quelque monnaie de billion, des repas frugaux : soupe au pain, fèves, miches de méteil ou de seigle, que, parfois, il fallait casser. Les œufs, comme la chèvre salée, y étaient l’exception et l’apothéose, le tout arrosé d’eau pure, plus rarement de vin claret. Nous dormions dans les granges, dont, au demeurant, je préférais encore la saine odeur de foin et de crottin aux intérieurs enfumés des chaumières. Nuits écrasées de fatigue, animées par le hurlement des loups qui hantaient les hauteurs …"
Comment résister à pareille écriture ?

Un fils de Prométhée ou Frankenstein dévoilé

Cette longue nouvelle inspirée du journal du Docteur Polidori, relate le séjour véridique du poète Shelley, sa future femme Mary Godwin, et quelques autres célébrités dans la villa Diodati. Alors que Merkel et Polidori envisagent de prolonger la gestation de l’enfant de Claire, femme de Polidori, afin de créer un surhomme, Mary, dans ses cauchemars, entrevoie les grandes lignes d’un futur roman. Les tenants et les aboutissants sont bien connus, mais le récit tient dans la montée d’angoisse qui saisit le lecteur et les protagonistes.

Les confessions d’un enfant du crime

Sous ce beau titre, inspiré d’une oeuvre d’ Alfred de Musset, se cache une intrigue policière à deux voix ou plutôt deux époques. Le héros, un criminel intelligent aux multiples visages comme Fantômas, est mêlé, dans le Paris de Lacenaire, à l’assassinat  de Gérard de Nerval. Pris de remords, il décide de découvrir les commanditaires de cet acte. Il rédige le résultat de ses pérégrinations et de ses investigations dans un journal que découvre sa petite fille. Celle-ci est à son tour menacée car le texte en question évoque l’existence d’un manuscrit inédit. Un très bon texte à suspens, un peu jumeau du Voyage au centre du mystère, qui vaut aussi par l’habileté avec laquelle Reouven enchaîne les péripéties d’un temps à un autre.



Le second volume contient deux morceaux de choix: Les Grandes Profondeurs et Voyage au centre du mystère.

On trouvera ici une relation des Grandes Profondeurs, qui avaient fait l’objet d’une publication séparée dans la collection Présence du fantastique de Denoël. Pour mémoire, dans le Londres Victorien, Sir William Crookes, inventeur du tube du même nom, explore l’inconscient humain. D’expériences occultes en expériences occultes, il finit par atteindre un point de non retour et générer un monstre.

« Familles, je vous hais ! », l’imprécation Gidienne, imprègne Voyage au centre du mystère et Souvenez vous de Monte-Cristo. Le premier de ces deux romans part d’un fait divers, un coup de feu porté à Jules Verne par un neveu. Un fils naturel de l’auteur du Voyage au centre de la terre entreprend une carrière criminelle et intègre l’organisation des Habits noirs. A La profession de foi du bandit épris de Lautréamont succède dans la deuxième partie l’enquête passionnante de l’inspecteur Jaume. Tout démarre, comme dans Voyage au centre de la terre, par une énigme cryptée dont l’inspecteur obtiendra la clef inattendue en fin de roman. La lutte contre cette maffia qui ne dit pas son nom est d’autant plus difficile que la prévarication s’étend à tous les niveaux de la société. Plus important, René Reouven a saisi la symbolique du Voyage au centre de la terre. Il s’agit pour le criminel d’atteindre l’origine du monde, la source du mal, ici le Père.

Le Cercle de Quincey s’apparente à un pur jeu littéraire. Le président de ce cercle, le maître du jeu en quelque sorte, propose à ses membres de concevoir un meurtre parfait. Un impétrant est chargé de choisir le meilleur scénario. Mais très vite, les crimes franchissent le rideau de papier.
Une nouvelle pas totalement convaincante.

Plus intéressant, Souvenez vous de Monte Cristo met en scène un meurtrier qui projette l’assassinat de son oncle Charles par la technique de la forêt qui dissimule l’arbre. Les victimes censées servir de paravent portent des noms cités dans un fait divers consigné dans les registres d’un certain Jacques Peuchet. Ces archives ont été utilisées par Dumas pour concevoir, avec les mêmes personnages dotés de patronymes différents, son célèbre roman. Mais voilà, un authentique descendant de l'auteur des trois mousquetaires projette d’effectuer le même forfait. Crime contre crime, c’est bien conçu.

Je laisse au lecteur le soin d’apprécier Le rêveur des plaines n’étant pas moi-même amateur de littérature de western. Les mystères de l’ ouest me suffisent amplement.
Cette fausse réserve ne doit pas dissuader les lecteurs de parcourir Les crimes apocryphes, véritable trésor national de littérature populaire. Comme toujours, la préface érudite de Jacques Baudou lève bien des zones d’ombres, sans oublier les postfaces de l’auteur.

 Merci Monsieur René Reouven.

Rappel :

Les grandes profondeurs

Histoires secrètes de Sherlock Holmes





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