lundi 27 février 2012

Hier, les oiseaux

Yoko Ogawa – Cristallisation secrète – Actes Sud


Faut t’il voir dans Cristallisation secrète le beau roman de Yoko Ogawa, une « subtile métaphore des régimes totalitaires », comme l’indique le 4eme de couverture ? Sans écarter les ombres tutélaires de Kafka, Orwell, du Bradbury de Fahrenheit 451, au-delà des thèmes favoris de l’auteur, un âpre combat sous-tend ce récit : celui d’une écrivaine et de ses mots contre la mort.

Les habitants d’une île sont confrontés à un étrange phénomène. Tout disparaît progressivement, irrémédiablement, oiseaux, musique, roses, parfum, photographie … sans qu’aucune logique ne préside à ces évènements. Plus précisément la disparition affecte non pas les objets, les choses, mais leur signification. Une sorte d’Alzheimer généralisé frappe l’île. La vague d’amnésie passée, les insulaires se débarrassent des objets devenus corps étrangers. Pas de plainte, pas de révolte, chacun essaye de réorganiser sa vie. Une police secrète débarque parfois dans une maison et la vide de son contenu désormais prohibé. Elle traque aussi les quelques personnes épargnées par ce phénomène. C’est ainsi  que disparaît la mère de l’héroïne.

Au centre du récit, une jeune romancière esseulée dans une vaste maison, comble dans l’écriture le vide de son existence et la disparition de ses proches. Ses promenades la conduisent au port, dans un ferry amarré définitivement au quai, car les hommes ont oublié le maniement des navires. Elle tente de ranimer avec son grand-père reclus dans une cabine, les souvenirs disparus.

Si le début du roman évoque Le procès, la suite du récit prend un tour onirique, fantastique, autour du thème de la survie. Faute de se rebeller, les personnages intériorisent, devancent même la réduction de leur espace vital. La romancière et le grand-père convainquent l’éditeur de celle-ci de se réfugier dans une pièce secrète de la maison, une situation qui évoque Le dernier métro, un film de François Truffaut. Ils y entreposent des sculptures de la mère de l’héroine contenant des traces minuscules des objets disparus. Un univers en réduction perpétuelle, et non exempte de fantasmes de domination/soumission à l’image du double onirique de cette pièce dans l’église.  
L’écriture de Ogawa traduit cette évanescence, cette absence, à l’image de la vie de ses personnages dont on ignore le nom : le grand-père, R. l’éditeur … :
« J’ai utilisé le coupe-ongles avec précaution en commençant par le petit doigt de la main gauche. Ses ongles souples et transparents se détachaient aisément dès que la pince les touchait  et tombaient comme des pétales. Nous tendions tous l’oreille au murmure qu’ils faisaient dans leur chute. Il résonna comme un signal qui scella cet instant au plus profond de la nuit
Les gants bleu clair attendaient sur le bureau que tout se termine.
C’est ainsi que disparu la famille Inui

Le thème du vide imprègne bien sur la littérature et l’art japonais. Comment ne pas citer aussi  La disparition de Georges Perec roman lipogrammatique amputé de la lettre e,  transposition de la fin tragique des parents de l’auteur ? Comment vit t’on, comment écrit t’on sans l’essentiel ? Ogawa va plus loin encore. Après la suppression de l’écriture, alors que les habitants brûlent les livres, le grand-père meurt. Poussée par un désir inconnu, encouragée par l’éditeur, la romancière se saisit de quelques feuilles et rédige des phrases dont elle ne saisit plus le sens.
Voilà bien les liens secrets qui unissent le langage aux hommes : les mots portent traces de nos blessures, ils surgissent du vide du réel.

Le livre refermé, on s’interroge sur cet étrange univers qui s’efface au fur et à mesure de son exploration. Pas de doute Yoko Ogawa est une écrivaine hors norme.

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