jeudi 25 septembre 2014

Les Perséides



Robert Charles Wilson – Les Perséides – Le Bélial’







Robert Charles Wilson est un des auteurs de science-fiction les plus prolifiques de ce temps. Fait remarquable, mais Christopher Priest pourrait être aussi cité, les éditeurs français traduisent régulièrement sa production. Dans les parutions récentes en littérature imaginaire, figurent pas moins de trois de ses ouvrages : une réédition de Julian en Folio-SF, les derniers jours du paradis chez Lunes d’encre et le présent recueil de nouvelles, Les Perséides, au Bélial’.

Les neufs récits constitutifs des Perséides gravitent autour de quelques lieux bien précis, la ville de Toronto et l’énigmatique librairie Finders. A lire la postface de l’auteur on ne peut cependant pas parler d’architecture prédéfinie façon Cartographie des nuages, l’idée de jeter un pont entre les nouvelles ayant germé en quelque sorte au milieu du gué. Le volume refermé,  vient à l’esprit le titre de quelques vieilles anthologies Casterman et expressions typiques des 4e de couverture d’alors : espaces inhabitables, territoires de l’inquiétude, géométrie de l’impossible… Robert Charles Wilson  rappelle que la science-fiction est la littérature des lieux dont on ne s’évade pas et des refuges illusoires.

Deux thèmes émergent des Perséides, l’aliénation et la surveillance.
Dans “Les Champs d’Abraham”, Jacob jeune adolescent orphelin vit de petits boulots et notamment de parties d’échecs, domaine il excelle. Sa sœur Rachel, son unique famille, souffre de troubles mentaux. Pour échapper à ce quotidien pesant, il se réfugie dans la librairie Finders et en échange d’un livre, joue aux échecs avec le propriétaire, sans se douter qu’un piège se referme progressivement sur lui. Récit à connotation fantastique, inspiré d’une nouvelle de H.G. Wells « La porte dans le mur », - auteur dont l’influence s’exerce sur d’autres textes du recueil - « Les champs d’Abraham » est une variation subtile sur l’idée de sacrifice.
Thomas, récemment divorcé, s’installe à Toronto et trouve un petit boulot dans une librairie. Il fait la connaissance de Robin à qui il achète une lunette d’astronomie. Curieusement d’ailleurs, celle-ci éprouve une peur phobique à l’égard de ces objets. Eviter de regarder sous peine d’être regardé… comment ne pas évoquer, en parcourant « Les Perséides », les premières lignes de « La Guerre des Mondes » : « […] personne n’aurait cru, dans les dernières années du dix-neuvième siècle, que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus pénétrante, la plus attentive, par des intelligences supérieures aux intelligences humaines et cependant mortelles comme elles ; que, tandis que les hommes s’absorbaient dans leurs occupations, ils étaient examinés et étudiés d’aussi près peut-être qu’un savant peut étudier avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se multiplient dans une goutte d’eau […] ». Aujourd’hui Internet a remplacé les Martiens… Pas mal pour une nouvelle rédigée en 1995, à la fois inquiétante et new age. Peut–être aurait il fallu développer davantage l’idée du guetteur. On se demande aussi si Wilson ne confond pas le Toronto des années 90 avec la Californie des années 60.
« La Ville dans la Ville » est un pur récit d’aliénation. Un groupe d’universitaire lance comme challenge à ses membres la création d’une nouvelle religion. Le narrateur dresse une cartographie imaginaire de Toronto et se retrouve prisonnier de sa création. Voilà un texte abouti, digne de figurer dans Les villes étranges de ce blog.

Que nous apprend l’Univers, quelles menaces dissimule t’il ? « L’Observatrice » reprend l’interrogation inquiète des « Perséides ». La nièce d’un brillant astronome fait la connaissance d’une des relations de travail de son oncle, le célèbre Hubble. Celui-ci entreprend de la guérir de ses cauchemars. Si ce n’est pas le meilleur texte du recueil, en tout cas c’est le plus beau.
« Bénis soient le lithium, l’insecticide et la télé par câble, et béni sois je aussi, si je devais m’éveiller avant de mourir ». « Protocoles d’Usage » crève le plafond des Perséides. Wilson lâche les chevaux dans cette histoire d’horreur qui met un papa d’une petite fille, divorcé et en cure psychiatrique, aux prises avec un aliéné expert en langage formique. 
« Ulysse voit la lune par la fenêtre de sa chambre » enferme un trio amoureux, mari, femme, amant dans un huis clos. La discussion du dîner porte sur la présence invisible d’êtres supérieurs. La manière évoque Bradbury, mais l’ensemble manque de punch.
Dans « Le Miroir de Platon » un écrivain à succès, Don Juan égocentrique, reçoit en cadeau un miroir de la part d’une de ses admiratrices. Objet magique, censé refléter l’Essence des personnes qui le contemple, il devient peu à peu le centre d’intérêt de la petite communauté de fans de l’auteur, au grand agacement de celui-ci. La narration évoque plus ou moins Le portrait de Dorian Gray en mode inversé. Une métaphore intelligente sur ce que nous sommes et la façon dont les autres nous perçoivent. Et un étonnement supplémentaire sur le Sex, Drugs and Science-fiction à l’œuvre dans le Toronto des années 90.
On pourrait résumer « Divisé par l’infini » à une réplique de Chaplin dans Limelight, « la vie est aussi inévitable que la mort » ou encore y voir une illustration d’une célèbre thèse de Schrödinger. Bill Keller en effet ne se décide pas à vivre ou à mourir après la disparition de sa femme. Chaque matin, il s’éveille, découvrant des livres improbables dans une librairie. Devenu lui-même de plus en plus improbable, il échappe même à une fin du monde. Une fable brillante digne de Greg Egan.
L’ultime récit « Bébé perle » déçoit. Deirdre, personnage secondaire rencontré à de multiples reprises dans le recueil prend la succession d’Oscar Ziegler, ancien propriétaire de la librairie Finders. Elle accouche d’un monstre. Et alors … alors rien, le texte n’accouche justement de pas grand-chose.

Au total, Robert Charles Wilson offre un recueil assez homogène. Les fins ouvertes qu’il affectionne s’avèrent pertinentes dans ces textes courts. On a le sentiment admiratif que ses qualités d’écriture lui permettent de basculer indifféremment un récit dans le mainstream ou l’imaginaire. C’est de plus un passionné de science-fiction qui ne verse pas comme ses jeunes confrères Bacigalupi ou Chiang dans la littérature « jeunesse ». Des Perséides on pourrait retenir - de façon subjective - « La Ville dans la Ville », « L’Observatrice », «Protocoles d’Usage», « Divisé par l’infini ». La couverture de Manchu est inspirée. Qu’ajouter de plus, sinon Sex, Drugs and Toronto !

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