mercredi 9 novembre 2016

Limbo



Bernard Wolfe - Limbo - Le Livre de Poche




 
« Nous avons refusé ce que voulait en nous la bête, et nous voulons retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase. »
André Malraux - Les Voix du Silence

« Attention au rouleau compresseur. »
Bernard Wolfe – Limbo


Paru jadis chez Ailleurs & Demain en 1971 après une première publication datée de 1955, le livre culte (mais quel autre qualificatif lui attribuer ?) de Bernard Wolfe ressort en Poche dans une traduction intégrale signée Patrick Dusoulier et doté d’une nouvelle préface du docte Gérard Klein. C’est ainsi, le XXIè siècle est l’époque des éditions augmentées et des tirages hélas diminués.
Comme d’autres, l’auteur américain, à la biographie incertaine, disparu en 1985, restera l’homme d’un seul livre Limbo, à côté de quelques nouvelles et romans pornographiques alimentaires. Elément biographique beaucoup plus intéressant, Bernard Wolfe fut le secrétaire de Léon Trotski à Mexico en 1937.

Limbo dresse l’état du monde dans la seconde moitié du XXè siècle. Une troisième guerre mondiale éclate entre l’Est et L’Ouest, conduite de part et d’autre par des ordinateurs, les EMSIAC, qui préfigurent le Skynet de Terminator. Le narrateur, le docteur Martine, chirurgien militaire, déserte les zones de combats en 1972 et se réfugie dans une île de l’Océan indien au sud de Madagascar. Les habitants s’y livrent à de curieuses pratiques. Fuyant des conflits africains, leurs ancêtres ont mis au point une technique radicale pour expurger la violence et désarmer les esprits. Ils pratiquent la lobotomie. Débarqué avec un avion médical, Martine perfectionne le procédé, et vit une existence plutôt tranquille, quand dix-huit ans plus tard ses compatriotes débarquent sur l’île. Fait troublant, ces soldats ont remplacé leurs bras et jambes par des prothèses.

Comment qualifier ce pavé de 700 pages,  anti-utopie, dystopie ?  Il évoque aussi, comme le remarque Jean-Pierre Andrevon, un roman sociologique à la Swift. C’est surtout vrai pour la partie centrale du roman dans lequel Martine retrouve l’Amérique désormais rebaptisée Hinterland. Le héros découvre au travers de nombreux dialogues les hallucinants développements d' une idéologie ou théologie de l’amputation. Une coexistence pacifique régente désormais les rapports entre Hinterland et l’Union. Mais à quel prix ?

Limbo est le procès du XXè siècle, de ses idées dominantes et de l’Homme en général. L’humour et le désespoir s’y succèdent. Après avoir vécu les horreurs de plusieurs conflits, Martine, prophète involontaire du monde nouveau, dresse le constat pitoyable du Pacifisme, un mouvement illustré dans l’entre deux guerre par Gandhi et Romain Rolland qui conduit dans le présent texte les camps rivaux à inventer une religion de la castration.

Puisant dans les innombrables allégeances intellectuelles de Wolfe, on notera le cybernéticien Norbert Wiener, inspirateur des prothèses mécaniques, l’auteur de Jean-Christophe (1), et ses « hommes de bonne volonté », ainsi que William Reich dont  semble-t-il La psychologie de masse du fascisme trouve quelques échos dans le roman, en particulier la frustration sexuelle érigée en dogme, la négation de la part d’animalité de l’homme. Il est d’ailleurs révélateur que Helder, disciple de Martine ait détruit EMSIAC pour ensuite imposer des extensions mécaniques au corps humain, renouvelant ainsi la dépendance aux machines dénoncée par Reich. Comme le disciple de Freud, l’auteur de Limbo explore l’inconscient pour expliquer l’Histoire.

Ces considérations profondes ne génèrent pas un texte monolithique, mais plutôt un récit à formes multiples, mêlant carnets, dessins, à la poésie d’ Henri Michaud. Parent de 1984 et du Meilleur des Monde, ce roman extraordinairement riche est présenté comme un précurseur de la tétralogie noire de John Brunner. Je lui vois personnellement deux prolongements, l’œuvre de Ballard, d’une part, dans la façon d’interroger l’inconscient humain dans ses productions totémiques et d’autre part dans une littérature de la victimisation surtout russe dont Svetlana Alexievitch et Volodine (2) sont les parangons actuels et dont Bernard Wolfe dans sa postface situe l’origine dans Les carnets du sous-sol de Dostoïevski. On peut y lire aussi plus simplement comme Gérard Klein, les ruines de l’Utopie.

Pour aller dans le sens d’André Malraux et de M de Lapalisse, le rouleau compresseur, c’est ce qui écrase l’Homme, à savoir les machines et surtout les pulsions destructrices issues de notre inconscient. Mais, comme le découvre un peu tard le docteur Martine, elles font aussi partie de notre humanité.

Limbo est l’évènement littéraire de cette rentrée, tous genres confondus.


(2)   Je citerai aussi Yama Loka Terminus - dernières nouvelles de Yirminadingrad de Léo Henry et Jacques Mucchielli

2 commentaires:

Gérard Klein a dit…

Tout ça est bien vrai, mon bon Monsieur.
Et merci pour ce splendide compte-rendu.

Gérard

Soleilvert a dit…

De rien M'sieur.
Je termine "Le problème à trois corps" de Liu Cixin qui aurait bien mérité une couverture argentée.