vendredi 1 mai 2015

La Ménagerie de papier



Ken Liu - La Ménagerie de papier - Le Bélial'



Venus après vous, nous vous avons dépassés.
Bienvenus aïeux, ce n’est plus très loin.


Ken Liu est un jeune auteur américain d’origine chinoise né en 1976, émigré à l’âge de onze ans. Il a essentiellement publié des nouvelles et a aussi traduit des textes d’écrivains de son pays d’origine. Un premier roman The Grace of King devrait paraître au moment où sont rédigées ces lignes. Le présent recueil a été composé par Ellen Erzfeld et Dominique Martel. Certains des dix neuf textes ont fait l’objet d’une première publication dans les revues Bifrost et Fiction.

La Ménagerie de papier sort enfin des presses.  La réputation de l’auteur, bardé de prix, et qualifié de prodige a contribué à l’impatience des lecteurs, avides de découvrir un nouveau talent. En effet le domaine du fantastique et de la science-fiction ressemble de plus en plus à une terre brûlée. En France les ventes stagnent et les romanciers ou nouvellistes prometteurs outre-Atlantique comme Ted Chiang ou Paolo Bacigalupi prennent la mauvaise habitude de sortir des écrans radars. On espère que Ken Liu gardera le cap, sachant déjà que la fabuleuse nouvelle titrant le recueil, rejoint l’ étagère des merveilles aux côtés de « La petite déesse » de Ian MC Donald et des pépites de Sturgeon, Ballard, Sheppard, Varley, Brown ou Bradbury (sans oublier Oncle Bob).

En quoi réside l’originalité de Ken Liu. ? Sa biographie donne quelques éléments de réponse. Prenez les dernières fictions de La Ménagerie de papier : « Le peuple de Pélé », « Mono no aware », « La forme de la pensée », « Les Vagues » répètent avec obstination, à travers les thèmes SF bien balisés de l’exode de l’Humanité à la recherche d’une planète habitable, le drame de la séparation, la douleur des familles fracturées, la perte du passé. Les familles, les enfants sont au cœur de ces récits. Le pont franchi, surgit alors un second thème forcément connexe, celui de la découverte de l’autre, de l’apprentissage de nouveaux langages comme dans « La forme de la pensée » un beau texte que ne renierait pas Le Guin, ou « Le peuple de Pélé ». Ken Liu trace en fait la figure de l’immigré, cet individu entre deux mondes.

Il use, dit il dans sa préface, de l’arme de la métaphore - plutôt de l’allégorie. Cela fonctionne parfaitement avec « La Ménagerie de papier » illustration de l’idée qu’écrire c’est donner vie à des personnages. Dans cette nouvelle, un jeune homme américain se souvient de sa mère chinoise décédée. Pour calmer ses pleurs d’enfants, elle confectionnait des animaux en papier qui s’animaient à son souffle. Le pôle du récit se déplace du garçon à la mère, cette étrangère (titre d’un roman de Gardner Dozois), choisie sur catalogue, une femme de papier qui à travers ses origamis - une façon de replier son passé -, tente de communiquer avec son fils, jusqu’au jour où enfin tout est révélé, déplié.

Les dix huit autres récits, certes de qualité, restent néanmoins un ton au-dessous. Ils révèlent en tout cas que Ken Liu est un fin connaisseur de la littérature de science-fiction
« Renaissance » traite du parasitisme de l’espèce humaine par une race alien. Les Tawnins sont dotés d’un cerveau qui se régénère constamment, les obligeant à trier leur souvenir. Une technique qu’ils appliquent aux humains en effaçant des pans entiers de leur mémoire. Le thème a été abordé par Silverberg dans « Les passagers » ou Heinlein dans Les marionnettes humaines.
Plus discutable, « Avant et après » traite également de la mémoire et de l’oubli. Ken Liu se livre volontiers à des expérimentations langagières dans ses shorts stories. On trouve mieux par exemple sur le même thème dans le caustique et spirituel « Emily vous répond », texte que n’aurait pas renié Frédric Brown. « Nova Verba, Mundus Novus », toujours aussi court est un clin d’œil amusant sans plus à Terry Pratchett et Lewis Padgett. Mais bon on a bien le droit de s’amuser, non ?

Dans « Les Algorithmes de l’amour », une chercheuse en I.A perd son bébé et tente inconsciemment de le retrouver dans les automates qu’elle conçoit. Un récit d’aliénation, beau et sensible. «  Faits pour être ensemble » décrit un monde googlisé dans lequel le comportement quotidien des individus est guidé à chaque instant à des fins commerciales. Le résultat déçoit, en raison d’une intrigue un peu attendue. Evoquer une vie humaine en une trentaine de pages s’avère un exercice périlleux. Mission accomplie avec « Trajectoire », même si les images ou métaphores conçues pour illustrer le destin de cette femme partagée entre le désir de mort (plastifier des cadavres) et le désir de vie (l’immortalité sur un plateau) semblent bien lourdes. On retrouve par ailleurs cette obsession de l’auteur, de la conservation du lien familial, présent aussi dans les derniers récits du volume.

« Le Golem au GSM » tombe à l’eau. Dieu s’adresse à Rebecca et lui demande de nettoyer les rats d’un vaisseau spatial. Oui et alors ?  « La Peste » est une short story classique sur  l’incompréhension et l’affrontement entre humains et posthumains nés d’une catastrophe écologique. <On me pardonnera d’avoir fait l’impasse sur l’expérimental « L’erreur d’un seul bit » et « La plaideuse »>

La qualité des textes monte d’un cran à partir de la page 232, consécutivement à « La Ménagerie de papier » donc. Au borgésien  « Le Livre chez diverses espèces » dans lequel l’univers des livres rivalise avec l’univers physique, succède « Le journal intime » récit tout en finesse à la Bradbury d’une femme dont le quotidien est perturbé par l’irruption d’un évènement fantastique. « L’Oracle » s’inspire de Minority Report.

Surgit enfin la salve finale de toute beauté avec « Le peuple de Pélé », « Mono no aware », « La forme de la pensée », « Les Vagues » qui abordent les thèmes de l’exploration spatiale, et la découverte de l’altérité. « Mono no aware », rejeton de « La ménagerie de papier » est le texte le plus sensible. L’acceptation de l’impermanence s’y oppose à l’angoisse de séparation. « Le peuple de Pélé » et surtout « La forme de la pensée » célèbrent la différence et la rencontre de l’autre, en écho à l’œuvre de Le Guin. Tout finit en apothéose avec « Les Vagues ». Les occupants d’un vaisseau spatial acquièrent l’immortalité et s’affranchissent des lois de l’espace et du temps. Ken Liu y élargit sa conception de la famille à une espèce de panthéisme cosmique, une façon de liquider ses obsessions. Pour la forme, on relèvera la parenté avec Le fils de l’homme de Robert Silverberg. Normal, après tout Silverberg est Dieu, non ?

La Ménagerie de papier contient de bien belles choses. Les thèmes abordés devraient séduire un lectorat jeune, sans compter la nouvelle éponyme, une véritable tuerie, qui justifie à elle seule l’achat du recueil. Traduction soignée de Pierre-Paul Durastanti et bibliographie d’Alain Sprauel complètent la fête.

3 commentaires:

Guillaume a dit…

J'ai adoré ce recueil de Ken Liu, une excellente idée du Bélial' que de nous l'avoir proposé !

Soleilvert a dit…

oui, et j'espère qu'il va se vendre !

John Warsen a dit…

J'en ai acheté deux, puis je les ai fait contrefaire en Chine... c'est vrai que des fois, il écrit ses nouvelles comme ses ex-compatriotes tricotent des sacs Vuitton à la chaine : un faux Sturgeon, un faux Silverberg... (je ne suis pas encore tombé sur le faux Dick) mais de temps en temps, y'en a une qui est vraiment de lui, et là ça fait mal !