samedi 9 juin 2012

Pourquoi ne lit t’on plus de poésie ?

Sylvain Fontaine – Poètes de l’Imaginaire – Terre de brume


Quelle excellente initiative cette anthologie de poésie !
On félicitera tout d’abord Sylvain Fontaine de tenter de renouer le fil cassé entre un genre littéraire et son public, grâce à une idée originale. Pourquoi ne pas tenter de mettre en contact une génération de lecteurs nourrie de récits de fantasy avec un imaginaire poétique en grande partie alimenté par les Parnassiens ?
Le Parnasse, un mouvement littéraire né au XIXe siècle en réaction au Romantisme, engendra une série d’ouvrages empreints d’exotisme, d’orientalisme. On y retrouvait – chez les auteurs les plus inspirés - la poésie épique du Hugo de La légende des siècles, l’élégance élégiaque des textes d’André Chénier et une préciosité dont se souviendra ultérieurement Mallarmé.
Une véritable chasse aux mythes - sans jeu de mot ! - s’organisa. Témoin cet extrait de la table des matières des Poèmes barbares de Leconte de Lisle, digne d’un étal de littérature contemporaine :

• QAÏN
• LA VIGNE DE NABOTH
• L'ECCLESIASTE 2
• NEFEROU−RA
• EKHIDNA
• LE COMBAT HOMERIQUE
• LA GENESE POLYNESIENNE
• LA LEGENDE DES NORNES
• LA VISION DE SNORR
• LE BARDE DE TEMRAH
• L'EPEE D'ANGANTYR
• LE COEUR DE HIALMAR
• LES LARMES DE L'OURS
• LE RUNOÏA
• LA MORT DE SIGURD

On découvre donc dans les 600 pages de Poètes de l’Imaginaire le gros des troupes de ce mouvement littéraire (Leconte de Lisle, Catulle Mendes, Hérédia, Sully Prudhomme …) accompagnés de textes de poètes de premier plan : Hugo, Baudelaire, Rimbaud ; le tout regroupé en thématiques de l’imaginaire.
Quelques romans du XIXe siècle ne dépareraient pas dans cet ensemble.En particulier le Salammbô de Flaubert ou Le roman de la momie de Théophile Gautier.

Passé l’enthousiasme suscité par cette publication, surgit une question : d’où vient le divorce actuel du genre avec le lecteur ?
Sait t’on que « Le vase brisé » de Sully Prudhomme fut en son temps aussi célèbre que la vase de Soissons ? Ouvrons une réédition d’une anthologie Choix de poésies du XIXe siècle parue en 1924. Tirage 70 000 exemplaires ! Les thèmes retenus : Les enfants, les bêtes, la nature avec en filigrane une entreprise morale et pédagogique. Derrière ces platitudes, une évocation du quotidien, de l’intime. Pourquoi cela a-t-il disparu ?
L’auteur a-t-il sa part de responsabilité ? La courte oeuvre du génial Arthur Rimbaud condense presque à elle seule l’ontogenèse du genre : quelques pastiches de Hugo, quelques poèmes inspirés du Parnasse, puis la plongée dans le futur avec la naissance du vers libre dans Les Illuminations. Les surréalistes plus tard casseront la continuité narrative, l’intelligibilité du texte diront certains. La poésie suivant en cela l’exemple de la peinture, devient juxtaposition d’images. Les plus populaires, Apollinaire, Aragon, (Eluard est un cas  à part) revenant à la métrique ancienne seront mis en musique. Nous voici au point de départ, aux troubadours.

Ne boudons donc pas notre plaisir à la lecture de ce recueil. L’éclectisme de Sylvain Fontaine, ses choix judicieux étonnent. Qui se souvient de Renée Vivien ou de Jean Rameau ? « L’astre rouge », cité par René Marc Dohen, quel bijou, mais, regret personnel, « Les éléphants » de Leconte de Lisle manquent. Cette poésie a ses limites, celles de la fantasy, mais on ne tire pas sur un corbillard.

Rajoutons deux poèmes : plus fort que Les murailles de feu de Steven Pressfield, voici la bataille d’Actium condensée en un vers :

Antoine et Cléopâtre (José-Maria de Heredia – Les Trophées)

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;

Et sur elle courbé, l'ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.


Et un successeur (liste non limitative): Saint-John Perse   - Amers

  Des Villes hautes s’éclairaient sur tout leur front de mer, et par de grands ouvrages de pierre se baignaient dans les sels d’orge du large.
  Les Officiers de port siégeaient comme gens de frontières : conventions de péage, d’aiguade; travaux d’abornement et règlements de transhumance.
  On attendait les Plénipotentiaires de pleine mer. Ha ! que l’alliance enfin nous fût offerte !...Et la foule se portait aux avancées d’escarpes en eau vive,
  Au bas des rampes coutumières, et jusqu’aux pointes rocheuses, à ras mer, qui sont le glaive et l’éperon des grands concepts de pierre de l’épure.
  Quel astre fourbe au bec de corne avait encore brouillé le chiffre, et renversé les signes sur la table des eaux ?
  Aux bassins éclusés des Prêtres du Commerce, comme aux bacs avariés de l’alchimiste et du foulon,
  Un ciel pâle diluait l’oubli des seigles de la terre … Les oiseaux blancs souillaient l’arête des grands murs.

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