mardi 28 février 2017

Quartier lointain



Jirô Taniguchi - Quartier lointain - Casterman








Dans mon panthéon personnel de l’art japonais d’après guerre, Quartier lointain de Jirô Taniguchi trône en compagnie des mangas de Tezuka, du Tombeau des lucioles de Isao Takahata, de La balade de l’impossible de Haruki Murakami ou des films d’ Akira Kurosawa.

Je ne suis pas le seul. Une espèce de relation privilégiée s’est nouée entre le public occidental et le grand-maître aujourd’hui disparu. Cela tient d’abord à la maturité des textes, celui d’un auteur de gekiga selon le terme consacré, d’un écrivain à part entière pour tout dire, sans oublier un graphisme évocateur de la BD belge. Toutes ces observations sont connues. Je n’ai point d’autre intention que de rendre hommage.

Quartier lointain, ouvrage marquant de la seconde période de l’auteur et que blogger in fabula associe au Journal de mon père, raconte l’irruption inopinée d’un homme dans son propre passé. Terminant une journée de travail à Kyoto, Hiroshi Nakahara prend par inadvertance un train  pour Kurayoshi, ville de son enfance, au lieu de regagner son domicile à Tokyo. S’assoupissant sur la tombe de sa mère il a la surprise de se réveiller dans la peau de ses 14 ans en 1963, avec la conscience d’un adulte. En charge d’une famille, Hiroshi doit désormais tenir le rôle d’un rejeton. D’abord désarçonné par la situation, son angoisse cède progressivement le pas devant le bonheur de retrouver les êtres chers disparus, sa mère et surtout un père qui avait quitté le foyer familial sans explication. Si le passé exprime, selon l’expression de Jacques Goimard (1) « la saveur des souvenirs heureux », toutes les portes ne donnent pas forcément sur l’été. Hiroshi Nakahara va tenter de résoudre la grande énigme sombre de son enfance, tout en observant et revivant à la fois les premières étapes de sa vie : le temps du collège et des copains, les premières émois amoureux.

Vient le moment où Hiroshi s’interroge sur les conséquences de cette quête et des modifications futures qu’elle peut induire sur son…présent. Après tout n’est il pas responsable de sa propre tribu ? Mais l’originalité du récit se situe ailleurs. Le préfacier de Quartier lointain assimile le texte à une expérience de vie. A cet élément de langage contemporain, on pourrait associer la figure de Kierkegaard. Le père de l’existentialisme avait, dans une fiction très autobiographique, initié le concept de reprise (2). Un jeune homme tente de relancer sa vie en refaisant un voyage heureux effectué jadis à Berlin, dans l'espoir d'y retrouver les émotions d’alors. L’entreprise se solde par un échec. Cette idée un peu bizarre devient beaucoup plus pertinente sous l’angle esthétique. Une reprise théâtrale exprime une relecture d’un texte, animée par une mise en scène et une interprétation nouvelles. Ainsi Quartier lointain formule le désir de revivre sa vie dans sa totalité, en pleine conscience. Une démarche spirituelle exprimée dans un graphisme cinématographique, entrecoupé parfois de pleines pages où domine le ciel.

Acteurs principaux, le père comme le fils, apportent une dimension éthique à l’histoire. L’un comme l’autre soumettent leur liberté à l’impératif du devoir. Les personnages féminins adultes, la mère de Hiroshi, la grand-mère, Tomiko Osawa, restent en retrait comme figés dans l’acceptation de leur destin. Taniguchi offre là une vision du Japon traditionnel des années 60 encore marqué par le conflit de la seconde guerre mondiale.

Richesse du récit, délicatesse des sentiments, hauteur morale, dans la narration de cette investigation d’un homme sur son passé, comme dans toute son œuvre, Jirô Taniguchi ouvre inlassablement des espaces de beauté et de compréhension.




(1) Préface à l’anthologie Poche des Histoires de voyage dans le temps
(2) Sören Kierkegaard - La Reprise - Flammarion 

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