vendredi 31 juillet 2015

Mon nom est Rouge (fiction et peinture 3)



Orhan Pamuk - Mon nom est rouge - Folio




Le troisième volet de la série de chroniques consacrées aux romans dont l’objet est la peinture, s’ouvre sur les rives du Bosphore à la fin du XVIe siècle. Cela devrait réjouir les lecteurs de La maison des derviches qui se souviennent de la marchande d’art Ayse admiratrice de « la calligraphie divine des scribes coraniques ». Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, ressuscite dans Mon nom est Rouge l’univers des miniaturistes, enlumineurs et calligraphes dont l’art illumina les empires Perse, Mongol et Ottoman. On a peine à l’imaginer aujourd’hui au vu des destructions infligées en Afghanistan et en Irak, mais, comme l’écrit Dominique Raizon à propos de l’ouvrage 1000 ans de poésie et de peinture, « Les peintres, de confession musulmane, ne s’interdisaient pas la représentation humaine et, aux côtés des peintures de cour rendant hommage à de valeureux guerriers, ou célébrant des rois et des princes, on trouve des scènes de courtoisie, de scènes d’amour physique très osées »

Le récit démarre avec l’assassinat dans la ville de Constantinople, de Monsieur Délicat, enlumineur au service de « L’Oncle ». Il était chargé avec d’autres peintres de la réalisation d’un portrait du Sultan à l’occidentale. Cette commande attise la tension des artistes car les libertés picturales prises par leurs homologues vénitiens s’accordent mal avec les règles édictées par les autorités religieuses. Alors que le meurtrier poursuit son œuvre, un autre collaborateur de L’Oncle, Le Noir, s’efforce de conquérir le cœur de la belle Shékuré dont le mari est présumé disparu en guerre. Le thriller se double d’une intrigue amoureuse dont les aboutissants seront révélés 700 pages plus loin…

Mon nom est Rouge est organisé autour d’une narration à plusieurs voix. Chaque personnage, désigné par son nom en tête de chapitre - le surnom en fait, car même l’assassin s’exprime et il ne faut pas tuer le suspens - raconte l’action à laquelle il prend part ou dont il a été le témoin. Thriller d’abord, le roman plonge le lecteur dans l’histoire des miniatures et l’évocation d’ouvrages célèbres comme le Châh-Namé, Livre des rois du  poète persan Ferdowsi, de peintres fameux dont le grand Behzad (ou Bihzâd) et de légendes comme l’amour de Shirin et Khosro qui a inspiré à Orhan Pamuk le couple Shékuré-Le Noir. C’est aussi une réflexion comparative sur l‘art pictural oriental et occidental, l’un s’appuyant sur la tradition et rechignant aux innovations, l’autre à la recherche de nouveaux espaces, avec en point d’orgue  cette opposition entre la perspective signifiante (1) et la perspective italienne « géométrique », - ce qui fait dire au Maitre Osman que l’Occident privilégie la forme à la signification. Cela donne de magnifiques pages, comme la mort de l’Oncle ou l’incursion de Maitre Osman et de Le Noir dans la bibliothèque du Sultan. La peinture devient Univers, célébration des œuvres de Dieu. Mais cette prose chamarrée et digressive peut à la longue lasser.

Les personnages féminins de Shékuré et Esther, commère et entremetteuse, mettent un peu de vie dans une narration assez sombre et inclinent le roman sur le registre de la comédie. L’amateur de thriller trouvera par contre la sauce un peu épaisse.



(1)   Perspective signifiante : la taille des personnages ou objets dépend de leur importance religieuse ou sociale et non de leur position dans l’espace pictural

Aucun commentaire: