mercredi 5 décembre 2012

Un Umberto Eco britannique

Ian McDonald - La maison des derviches - Denoël Lunes d’encre



2027 : Istanbul et la Turquie fêtent leur entrée dans l’Europe. Finances, gaz, pétrole, start-up spécialisées dans les biotechnologies et les nanotechnologies, l’ancienne capitale ottomane en surchauffe est de nouveau à la croisée des mondes et de l’Histoire. Un attentat terroriste précipite ce mouvement centripète au cœur duquel vont se retrouver mêlés les habitants d’une maison ancienne d’Istanbul : Can, un enfant un peu autiste atteint de troubles auditifs et passionné de robotique, Georgios Ferentinou un professeur d’économie à la retraite, Ayse Erkoç antiquaire et épouse d’un trader, Layla diplômée en marketing à la recherche d’un emploi, Necdet un hurluberlu au cerveau submergé de visions de djinns à la suite de l’attentat.
Pendant que Can cherche des indices sur le lieu de l’explosion à l’aide de son robot jouet, Ayse se lance, pour le compte d’un commanditaire mystérieux et riche, dans la quête d’un homme inhumé dans un sarcophage rempli de miel. Son mari élabore en secret une opération industrielle et financière gigantesque. Layla elle, trouve un emploi dans une start-up spécialisée dans le bio stockage de données. Quant à Ferentinou il essaye d’assembler les morceaux du puzzle.

Difficile de ne pas évoquer à la lecture de La maison des Derviches le précédent ouvrage de Ian McDonald, Le Fleuve des dieux. Même sensation d’immersion dans un univers à la fois ancien et futuriste, saturation d’images, de sons, d’odeurs, avec dans les scènes inaugurales des enchaînements s’apparentant à des procédés cinématographiques. On se souvient au début du Fleuve des dieux de cette circulation de morts et de vivants à Vârânacî. Ici l’auteur inaugure son récit par un vol de cigognes portées par des courants d’air chauds au dessus d’Istanbul. Elles descendent vers la ville passant en quelque sorte d’un univers à un autre en un mouvement de caméra évoquant le début de Shining,  le film de Stanley Kubrick. La cité s’éveille, le tramway explose, le récit démarre.

L’immersion indienne, malgré ses immenses qualités, perdait un peu le lecteur. C’est le propre de l’Inde objecteront les voyageurs. Mais le glossaire fastidieux et incomplet du Fleuve des dieux agaçait et on s’interrogeait sur l’utilité narrative de l’artefact extra-terrestre.
Pour La maison des Derviches, McDonald a resserré les boulons. Unité de lieu, unité de temps ou presque (5 jours), fils narratifs que les digressions (savoureuses) n’égarent pas. Les évocations de l’homme miéllé, des appartements Tulipes, des manuscrits précieux de Ayse ravissent le lecteur. Des récits qui appellent d’autres récits …mais restent enchâssés dans l’intrigue.
L’avenir proche imaginé par McDonald est crédible, pas vraiment spéculatif. Le vertige est ailleurs. Passé et Futur s’entrelacent, miniatures anciennes et biotechnologies répondent au même besoin : enfouir Dieu ou l’Homme dans l’infiniment petit.

Le travail documentaire préparatoire, l’érudition de l’écrivain sidèrent. Au fil de ses dernières productions dans lesquelles s’enchaînent morceaux de bravoure et exercices de style comme dans Roi du matin reine du jour, on se demande néanmoins quelle unité profonde préside à ces créations romanesques ?
Peu importe. La maison des Derviches est un excellent roman, rehaussé par une maquette, une couverture, une traduction, bref un travail éditorial de premier ordre.

Extrait :

II s'agit d'une des pièces qu'Ayse aime le plus. Il a fallu distri­buer bon nombre d'enveloppes pleines d'euros pour la soustraire à la convoitise de la police des antiquités. Dès l'instant où son contact au sein de ces services lui a montré le Pentateuque, elle n'a reculé devant rien pour se l'approprier. D'autres auraient pu faire cela pour le prestige, le plaisir de tout contrôler, les sommes en jeu. Pour Ayse, c'était la beauté, la magnificence qui suivait des spirales dans les textes araméens et syriaques vers le grec démotique de l'Oxyrhynchos, l'hébreu mis péniblement d'équerre des étudiants du Talmud de Lisbonne et de Milan, la calligraphie divine des scribes coraniques de Bagdad, de Fès et de l'érudite Grenade. Un courant qui se poursuivrait par les lignes organiques de l'illumination évangélique des monastères allant de Sainte-Catherine à Cluny, sous l'éternelle lumière des icônes grecques et arméniennes, en passant par les détails fins comme des cheveux des miniaturistes persans jusqu'aux lignes consumées par le feu de l'imagination de Blake. Pourquoi vendre de la beauté, si ce n'était pour s'y vautrer ?

2 commentaires:

Lorhkan a dit…

Il me le faut, il me le faut, il me le faut !
Papa Noël risque d'avoir ce livre dans sa hotte !
Et puis j'avais tellement adoré "Le fleuve des dieux" que je ne peux que poursuivre avec les autres oeuvres de Ian McDonald ! ;)

Soleilvert a dit…

Bonne lecture !!