samedi 14 mai 2016

Incursions en terres coréennes (2)



Yi Tae-Jun - Les cerisiers du Japon - Decrescenzo Éditeurs







Acheté au salon du livre 2016 avec Le chant des cordes, Les cerisiers du Japon constitue une heureuse surprise. L’auteur, Yi Tae-Jun, né en 1904, disparut en Corée du Nord, en 1956 semble t’il. Son existence un peu mystérieuse traversa l’occupation japonaise de 1910 à 1945 et la guerre de Corée. Il fut romancier, journaliste, contemporain du fameux Yi Sang.

Le présent ouvrage est une sélection de onze nouvelles. Très peu d’informations biobibliographiques filtrent sur celles-ci. Apprécier l’évolution de l’inspiration de Yi Tae-Jun ou de ses choix techniques tient alors de la gageure. Il ne reste plus qu’à plonger dans les textes et autant le dire tout de suite, la pêche s’avère excellente. La comparaison avec Maupassant avancée sur le 4e de couverture ne semble pas usurpée. L’universalité des thèmes, la justesse du trait, la recherche de la vérité humaine derrière les conventions tout cela concourt à asseoir la réputation de cet artiste.

Sans rentrer dans une description précise, on notera une série de récits dont la colonisation japonaise fournit l’arrière plan, d’autres où l’auteur se met en scène via des personnages d’écrivains ou de journalistes. Des lignes de partages coupant les premières, exploitent des thématiques sombres ou douces-amères : la misère, la recherche vaine du bonheur, l’amour déçu…

Quelques forts textes émergent. « Le bonheur » évoque la solitude d'un vieil homme, vendeur de marrons près d’une gare. De sa famille ne reste qu’un fils, la plupart du temps en prison. Mais une lettre va peut-être changer le cours de son existence … « Le bonheur » c’est un peu Les illusions perdues en huit pages. La description du vieillard n’a rien à envier à celle de la vieille servante des comices agricoles croquée par Flaubert dans Madame Bovary. « Ombre »  raconte une histoire d’amour entre un jeune homme et une kiseang, c’est à dire une courtisane coréenne. Maupassant aurait pu rédiger ce récit d’une passion avortée par les conventions. Un peu en retrait, « Pays natal » (1) évoque la révolte d’un jeune et brillant universitaire rentré du Japon en Corée, contre ses compatriotes soumis aux envahisseurs nippons. Yi Tae-Jun s’est il inspiré de la vie de Yi Sang ? Là encore des éléments d’information auraient été les bienvenus. Dans la même veine, dans l’emblématique « Les cerisiers du Japon », des paysans ne pouvant s’acquitter des taxes imposées par l’administration du « pays du soleil levant », vendent leurs terres et s’enfoncent dans la misère la plus noire. Quand beauté rime avec cruauté … La misère encore inspire « Un chemin dans la nuit ».Au long d’une interminable nuit, un ouvrier de chantier réduit au chômage endure l’agonie d’un nourrisson. Deux nouvelles plus légères soulagent le tableau, « La saison des pluies » qui raconte la journée d’un écrivain, avec une fin en boucle, « Les lapins » qui rappelle le  Jean de Florette de Pagnol. Un romancier pour améliorer ses revenus se lance dans l’élevage de lapin … Je serai plus évasif sur « Histoire d’une rêveuse », « RAS », « L’agence immobilière » avant d’en venir à un chef d’œuvre, « Soleil couchant ». Un écrivain solitaire effectue un séjour touristique à Gyeongju ancienne capitale du royaume de Silla (2). Il y rencontre une jeune lectrice, qui lui redonne un temps l’espoir d’une seconde jeunesse. Une variation qui évoque Mort à Venise.

Au final je retiendrai « Le bonheur », « Ombre », « Les cerisiers du Japon » et « Soleil couchant ». Nul doute que l’ouvrage de Yi Tae-Jun figurera dans mes coups de cœur 2016.Seul bémol, une préface aurait permis de combler nombre de lacunes bio et bibliographiques.



(1)    Sur le thème de la révolte …Cahier d’un retour au pays natal de Césaire
(2)    Le royaume de Silla ou Shilla, cf Le chant des cordes.

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