dimanche 21 octobre 2012

Kafka sur le rivage

Haruki Murakami - Kafka sur le rivage - 10/18



«De son vivant, un être humain peut devenir un fantôme». Cette belle phrase hante Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, un ouvrage à caractère fantastique nourri de réminiscences de littérature traditionnelle japonaise et d’œuvres contemporaines occidentales. Ces influences caractéristiques de la production de l’auteur contribuent à l’écriture de romans et nouvelles à la fois actuels et hors du temps, et à leur succès international.

7 Novembre 1944, quelque part au Japon. Un groupe d’écoliers sous la houlette de leur institutrice part cueillir des champignons. Ils aperçoivent un OVNI très haut dans le ciel et tombent immédiatement inanimés. Alors que l’enseignante revient avec du secours, les enfants se réveillent sans souvenir de l’évènement. L’un d’entre eux, Nakata, élève brillant, reste dans le coma. Longtemps après, il en émerge après avoir perdu l’essentiel de ses facultés intellectuelles mais ayant acquis un don curieux, celui de converser avec les chats. Aussi, bien des années plus tard, après avoir cessé d’exercer un métier de menuisier, il utilise ce talent pour ramener les animaux égarés par les gens du quartier. Jusqu’au jour ou il tombe sur un égorgeur …
Plus près nous, chronologiquement parlant, Kafka Tamura est un adolescent de 15 ans. Un père aux abonnés absents, une mère disparue, une malédiction oedipienne, il n’en faut pas plus pour l’inciter à fuguer. Sur sa route, il croise une jeune fille qui l’héberge quelques temps puis échoue à Takamatsu dans une bibliothèque. Sa vie bascule peu à peu dans un monde onirique.

Le livre refermé, on se demande comment l’auteur avec si peu de matériaux a pu embarquer le lecteur sur 600 pages. Le récit s’anime autour des pérégrinations de Nakata et des interrogations de Tamura. Deux destins qui convergent progressivement, un puzzle qui prend forme très lentement au point de se demander si le texte ne vit pas de sa propre vie : « Par le simple fait de vivre, on établit un lien avec les choses qui nous entourent […] et le sens émerge spontanément de tout ça ». L’irruption du fantastique dans le quotidien ritualisé des personnages s’opère presque sans surprise. Murakami semble utiliser certains  symboles shintoïstes, tels la pierre d’entrée ou la présence des deux soldats dans la forêt, postés comme des Torii.
Chacun des protagonistes traîne une ombre ou un double comme Oshima, être androgyne à la recherche de sa moitié, ou Mlle Saeki nostalgique d’un amour disparu.
Murakami évoque à ce sujet un texte classique de Ueda Akinari  extrait des Contes de pluies et de lune. Un samouraï promet à un ami d’assister à l’éclosion d’un champ de fleur en sa compagnie. Retenu prisonnier par son seigneur de guerre, il ne peut tenir sa promesse. Déshonoré il se fait alors seppuku et parvient en esprit à rejoindre son compagnon.

L’identification de Tamura Kafka à Antoine Doinel suggérée par l’auteur renvoie à un thème science-fictionnesque, l’enfant comme espèce différente. Les japonais ont d’ailleurs traduit le titre du film de Truffaut Les 400 coups, comme le rappelle judicieusement Corinne Atlan, par Les adultes ne comprennent pas. Par extension, il n’est pas interdit de penser que l’épisode d’évanouissement collectif des écoliers évoqué en début d’article ne soit pas plus ou moins inspiré de The Midwich Cuckoos de John Wyndham. Manu signale dans son excellent blog Blogger in fabula : «Les thèmes de la science-fiction ne séduisent pas que les auteurs de littérature de gare et titillent également l'imagination et l'intellect d'écrivains mainstream”. Une bonne nouvelle qui devrait inciter à l’achat de ce livre dont la réputation n’est plus à établir.

Annexe : The Midwich Cuckoos version M83


1 commentaire:

Soleilvert a dit…

Je me demande après coup si le titre de l'ouvrage ne provient pas du dernier plan du film de Truffaut Les 400 coups