jeudi 15 décembre 2016

Le problème à trois corps



Liu Cixin - Le problème à trois corps - Actes Sud







Entre Premier contact film tiré d’une nouvelle de Ted Chiang et les récentes traductions d’ouvrages de David Brin et Liu Cixin,  les rencontres de troisième type sont à la mode en cette fin d'année. Dans leur effort de renouvellement d’une vieille lune de la science-fiction, ces auteurs démontrent que l’apprentissage d’un langage ne résout pas les problèmes de compréhension, et en profitent au passage pour souligner la fondamentale étrangeté de tout être humain par rapport à ses semblables. Les relations tendues entre scientifiques et militaires ou entre savants et idéologues comme dans Le problème à trois corps alimentent inlassablement ce constat.

Liu Cixin balaie tout soupçon de truisme à cet égard en décrivant dans le fort premier chapitre de son roman, le procès et la lapidation d’un physicien chinois accusé en pleine Révolution Culturelle de propager la théorie réactionnaire du Big Bang. Sa fille Ye Wenjie qui assiste à l’agonie de son père, conçoit alors une profonde aversion pour le genre humain. Après un séjour dans un camp de rééducation, ses compétences en sciences physiques lui valent une affectation dans un observatoire astronomique perdu au fond de la Mongolie. A la faveur de quelques travaux de recherche, elle va ourdir sa vengeance.

L’idéologie contre la science, l’écrivain connaît. Né à Pékin en 1963 il puise dans son destin personnel la matière de son œuvre : un père expédié dans une mine de charbon, une enfance corsetée dans un uniforme de garde rouge et enfin la délivrance par l’écriture à la faveur de la fin de l’interdiction de la littérature de science-fiction en Chine. Comme Ken Liu, il arpente les chemins douloureux de la mémoire.

Un quatrième de couverture un tantinet bavard rompt l’effet de surprise final. Liu Cixin avait pourtant pris soin d’éparpiller les pièces du puzzle narratif. Les souffrances d’une jeune scientifique dans les années 60, les lois de la physique quantique qui foutent le camp à l’aube des années 2000, un jeu virtuel un peu bizarre …  Tous les morceaux s’assemblent cependant logiquement en fin de parcours, une belle réussite pour un texte de hard-SF. 

Le récit se déroule sur deux époques. La seconde est dominée par Wang Miao, ingénieur en nanotechnologie. Personnage falot, encadré par Shi Qiang, un commissaire de police malin, il n’ a pas la profondeur psychologique de Ye Wenjie. Mais il tente malgré tout de percer le mur du secret entretenu par tous les protagonistes. On ne communique pas beaucoup dans cette histoire, y compris au sein de la communauté scientifique. Aussi l'intrigue progresse à coup de résolutions d’ énigmes. On retrouve un mode de pensée qu’avait dépeint Ken Liu dans « La ménagerie de papier ».

Le titre du roman renvoie au casse-tête mathématique des équations de la mécanique Newtonienne appliquée à N corps et que les participants du jeu virtuel « Les trois corps » s’efforcent de résoudre. Il y a des trouvailles étonnantes, comme l’immense soldatesque convoquée par l’empereur Quin réunie pour simuler le fonctionnement d’un processeur à l’aide de drapeaux blancs et noirs. Un épisode sans doute inspiré par la fameuse armée de terre cuite. La construction d’un fil moléculaire renvoie à l’ascenseur spatial imaginé jadis par Arthur C Clarke. Une proposition énigmatique lance le final : « une minuscule structure de haute dimension peut contenir une immense structure de plus faible dimension ». Avançons en une autre toute aussi inexplicable:  il n’ y pas de limite à la bêtise et à la douleur humaines.

Entre hard SF et souffrance sociale Le problème à trois corps est un livre passionnant, un peu lent en son milieu. Une bonne pioche pour Exofictions. On attend évidemment la suite de la trilogie.

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