dimanche 8 décembre 2013

Merveilleuse petite déesse


IAN MC DONALD - La petite déesse - Denoël Lunes d’encre





Les lecteurs de ce blog (1) se souviennent de la célébration du talent stylistique de Ian R. MacLeod auteur de L’âge de lumières, des îles du soleil. Peut-être l’écrivain devra t’il partager ce piédestal avec Ian MC Donald dont l’écriture proprement jubilatoire enchantera les acquéreurs de La petite déesse. Ce recueil de nouvelles reprend le cadre romanesque du Fleuve des dieux, un incroyable pavé de 600 pages dépeignant une Inde du futur survoltée et partitionnée. Les amateurs que cette avalanche textuelle avait rebutés trouveront ici sous le feston des mots, des récits courts plus facilement assimilables.


La nouvelle « La petite déesse » illustre à merveille cette symbiose du fond et de la forme. Lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire, ce chef d’œuvre, inspiré d’une coutume népalaise, évoque la roue de l’existence d’une petite fille devenue « kumari », c'est-à-dire réincarnation d’une déesse. Un statut acquis grâce aux vertus d’indifférence de la postulante qui perd sa divinité au premier sang versé. Cette indifférence dont l’enfant parvient progressivement à se débarrasser pour choisir sa voie, sert de fil conducteur à un récit où l’héroïne côtoie l’Inde des brahmanes puis l’Inde des intouchables, et échange ses dieux anciens contre les nouveaux dieux de la technologie.


Les enfants sont aussi au cœur de deux bonnes nouvelles. « Sanjiv et Robot-Wallah » semble surgir d’un anime japonais. Sanjiv adolescent vendeur de poulets tandori rêve de piloter des robots utilisés dans un conflit dans le Bhiar. Texte léger et parfait pour une entame de recueil. Un cran au-dessus « Kyle fait la connaissance du fleuve » met en scène un garçon dont le père entrepreneur occidental participe à la reconstruction du Bahrat, un nouvel état indien. Toute la famille vit dans le Cantonnement, un fort retranché. Un jour un copain indien de Kyle le débranche de son jeu vidéo préféré et lui fait découvrir clandestinement le Gange. En quelques pages, inspirées d’un épisode de la vie de Bouddha, Mc Donald décrit le choc de la réalité d’une Inde magnifique et cruelle. « L’assassin poussière » narre l’affrontement de deux dynasties rajput. L’héritière de l’une d’entre elles a été programmée pour tuer. Une féerie au cœur du Rajasthan. Un peu moins convainquant, « L’épouse du djinn » raconte l’amour d’une star de la danse pour une aeai, autrement dit une IA. C’est le plus électrique, le plus survolté des textes, conçu comme un soap opéra. Et si c’était le plus prémonitoire ? Regarde, lecteur, les jeunes filles du XXIe siècle caresser amoureusement l’écran de leur smartphone …. « Un beau parti » convainc moins. « Vishnu au cirque des chats » peut-être, qui raconte la chute sociale d’un brahmane à la durée de vie exceptionnelle. Ce genre de narration autobiographique est censé superposer odyssée individuelle et sociale. L’écrivain a-t-il réussi son pari ? A vous de juger.


Marcel Proust n’avait à sa disposition qu’une madeleine et une tasse de thé un peu rance pour restituer un univers. Qui ouvrira La petite déesse fera l’expérience d’une immersion totale dans un monde de couleur, d’odeur, de sensation sursaturé et comme le rédacteur de ce blog, tombera « sous l’œil fou de la lune gisant ivre sur le dos ». Chapeau bas au traducteur. Oui Ian MC Donald est bien le fils spirituel de Roger Zelazny.





(1) un pelé, trois tondus, pour paraphraser Ubik (et même pas une chevelue)

3 commentaires:

Le traducteur a dit…

Merci pour le coup de chapeau. Je vais du coup paraître mesquin en signalant une erreur bénigne : le texte qui donne son nom au recueil n'a pas été primé aux Imaginales, mais a remporté le Grand Prix de l'Imaginaire (remis au Festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo).

Soleilvert a dit…

Corrigé ! (c'est moi qui vous remercie).

Soleilvert a dit…

Post-scriptum : demandez une augmentation à l'éditeur.