mardi 19 mai 2015

L’Adjacent



Christopher Priest - L’Adjacent - Denoël Lunes d’encre



Avec Christopher Priest, rien n’est simple, mais tout est passionnant. Loin des tire-lignes au kilomètre, l’écrivain se saisit de la matière littéraire pour créer des formes nouvelles. Il ne s’agit pas seulement de raconter une histoire, mais d’inventer des architectures, de se jouer des conventions, de réinventer le roman un peu à la manière de Tibor Tarent, le photographe de L’Adjacent, à la recherche de nouveaux angles de vue. Le lecteur est entraîné dans des réalités alternatives, guidé par une écriture économe dans ses effets, à la fois sèche et élégante, comme ces promeneurs engagés dans des sentiers bien entretenus qui débouchent sur des précipices.

Loins de la respiration des Insulaires, les récits qui composent L’Adjacent se déploient sur quatre théâtres d’opération de guerre : les deux conflits mondiaux du XX è siècle et des affrontements mystérieux dans un futur proche en Anatolie et dans une Grande-Bretagne secouée par des dérèglement climatiques. C’est à l’intérieur de ces contrées que démarre le roman. Dans le cadre d’un reportage, le photographe Tibor Tarent accompagne sa femme infirmière qui oeuvre pour un camp de réfugié.  Elle disparaît soudain, annihilée comme tant d’autres par le « Champ Adaptatif Perturbatif », une arme qui selon son inventeur déplace ses victimes dans un autre espace-temps. Le lecteur suit le chemin de croix de Tarent de retour en Grande-Bretagne, avant d’être transporté dans le nord de la France, lors du premier conflit mondial. Le héros, prestidigitateur de son état, y rejoint H.G Wells. Les autorités militaires requièrent leurs compétences, l’un pour diminuer la perte des biplans britanniques, l’autre pour améliorer l’efficience des combattants dans les tranchées.

Au fur et à mesure de la lecture des récits juxtaposés, adjacents les uns aux autres, quelque chose surgit comme une sensation de déjà vu. C’est le premier effet Kiss Cool version Priest (1). Le magicien évoque un personnage du Prestige, les attentats en Anatolie font surgir le souvenir des Extrêmes, un chapitre a pour cadre l’Archipel du rêve etc … L’Adjacent se lit alors comme un méta roman qui recycle des personnages et des situations de la plupart des œuvres de l’écrivain anglais, comme si, toutes proportions gardées, Balzac avait condensé sa Comédie Humaine en un volume. Reste alors une interrogation : quel rôle accorder à ce fameux « Champ Adaptatif Perturbatif » qui traîne dans le texte comme une incongruité ? Est-ce un désintégrateur de science-fiction ou une arme chargée de briser la linéarité du récit ?  La réponse tombe comme un deuxième effet Kiss Cool quand on découvre que des personnages se baladent d’une histoire à l’autre en changeant d'identité.

Encore une fois l’admiration que l’on éprouve pour l’art de Christopher Priest n’a d’égale que l’étonnement ressenti devant l’ignorance manifestée par l’establishment littéraire. Pour ma part, en dehors des incroyables jeux textuels de l’Adjacent, je me suis ému du destin de ces êtres brisés par la guerre, en particulier l’histoire d’amour de « Tealby Moor » si proche des vers de Prévert :

Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant




2 commentaires:

A.C. de Haenne a dit…

Je viens tout juste de le terminer et je pense que je suis passé un peu à côté de ce roman que j'aurais aimé adorer. C'est très bon, qu'on s'entende bien. Cela reste du Priest, malgré tout. Mais pour moi ça ne vaut pas les sommets atteints avec "La Séparation".

Ah, et je pense que tu as fais un contre-sens en écrivant que dans la deuxième partie (qui m'a totalement bluffé tant je la croyais la continuité du monde de la première) du roman, le héros et H.G. Wells rejoignent l'Angleterre. C'est plutôt dans le nord de la France, sur le front ouest qu'ils vont, non ?

A.C.

Soleilvert a dit…

Corrigé ! Heureusement que tu es là.