vendredi 10 août 2012

Rêve d’écriture, écriture de rêve

L’âge des lumières - Ian R. MacLeod - Denoël Lunes d’encre

Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
Et la beauté,

Charles Baudelaire


Il faut le dire et le répéter : Ian R. MacLeod est la plus belle plume britannique depuis J.G Ballard. Auteur peu productif, deux de ses romans traduits en France ont séduit les amateurs par leur qualité d’écriture. La lecture des îles du soleil et de l’âge des lumières, provoque en effet l’apparition du « syndrome de la Recherche » (du nom de l’oeuvre de Marcel Proust) : l’envie de savourer un texte, de s’affranchir un moment de l’intrigue, pas par lassitude, d’autant plus que le romancier ici renouvelle le genre, mais parce que la Beauté traverse le tissu narratif, devient fractale.

La découverte de l’éther, une substance magique, dans des bassins miniers, perturbe le déroulement de la révolution industrielle de l’Angleterre. L’effort technologique est stoppé ; plus besoin d’affiner les calculs pour construire un pont ou la voûte d’un bâtiment. L’éther se substitue aux ingénieurs. Une nouvelle structure sociale émerge, à base de corporatismes. En haut de l’échelle, la classe dirigeante des grandguildés tire les ficelles, en bas les ouvriers (les bâtés) tentent de survivre avec les rebuts de la société, les anamorphes, les trolls, des être humains victimes de malformations génétiques au contact accidentel de l’éther.
Un état de choses que Robert Borrows, fils d’un petit maître appartenant à la guilde mineure des outilleurs voudrait changer. Il naît dans la Butte aux Clapiers, un quartier déshérité de Bracebridge, une petite ville minière qui ne déparerait pas de l’univers de Germinal.
A la suite d’un accident provoqué par un grandguildé au cours d’une expérience sur l’éther, sa mère s’est transformée en anamorphe. La mort de celle-ci, une scène impressionnante du roman, incite Robert à ne pas suivre le destin tout tracé par son père et à rejoindre Londres.

L’âge des lumières est tout autant un roman d’apprentissage dans la lignée des Grandes espérances de Dickens qu’un ouvrage de fantasy urbaine. Autant dire qu’on s’écarte ici des sentiers de la littérature de trône de faïence. La disparition de la monarchie britannique évoquée très brièvement par MacLeod témoigne de la volonté de casser les codes créés jadis par Tolkien et suivis aveuglément par ses successeurs. A bas les cadres champêtres et les rois !
La coexistence de deux genres romanesques tient du miracle. La scène de révolte sociale du jour des Papillons semble aussi bien sortir de l’histoire du mouvement ouvrier qu’un épisode de bataille d’héroic fantasy. Le féroce dîner de cons à Walcot House se déroule dans une demeure irréelle. On pourrait multiplier ainsi les exemples. Une dualité, voir une ambiguïté qui imprègne les situations mais aussi les personnages. Ainsi Anne, être aimé et inatteignable. Ces sortilèges, MacLeod les suscite aussi grâce à une plume capable de restituer une « Angleterre déchirée entre l’ordure et le sublime » selon la belle formule du 4eme de couverture. Un art de la transfiguration, un rêve d’écriture.

L’âge des lumières,  chef d’oeuvre ? En tout cas le plus bel ouvrage chroniqué dans ce blog.

5 commentaires:

A.C. de Haenne a dit…

Est-ce que tu penses qu'on peut ranger ce roman dans la case Steampunk ? Il y a beaucoup d'éléments que tu cites dans ton (très bon) article qui y font penser. Quoi qu'il en soit, j'avais déjà repéré ce bouquin, et ta chronique ne fait qu'augmenter mon désir de le lire, d'autant que la couverture (Sorel, c'est ça ?) ne gâche rien.

A.C.

Soleilvert a dit…

J'ai eu la sensation de lire un roman de fantasy urbaine, plus que steampunk. Par exemple la machine à différences (Gibson + Sterling) est typique steampunk. Ici il y a un élément magique, l'éther, qui perturbe ce schéma. La mère du héros est carrément un Troll.
Quoiqu'il en soit c'est un roman qui brouille les repères.
Et quelle couv !

Deche a dit…

Pour l'anecdote, jusqu'à présent j'ai lu seulement une nouvelle de McLeod, "The giving mouth" dand l'anthologie 'Steampunk' des Vandermeer (alors que la nouvelle se passe dans un monde plutôt médiéval). Dans le texticule de présentation, ils mentionnent l'âge des lumières, en utilisant le terme "pseudo victorian", ce qui a l'air de leur suffire à classer un texte dans le steampunk.
Mais ne voyez pas là un argument d'autorité, la définition du steampunk peut être assez large :)

Et question de genre mise à part, Ian McLeod m'a totalement bluffé en VO, rarement lu une langue aussi splendide en anglais. Depuis j'ai chopé les îles du soleil en folio qui n'est pas trop loin dans ma PAL et je pense bien m'attaquer à celui ci dès que possible!

A.C. de Haenne a dit…

La Machine à différence est LE bouquin steampunk de référence, on est bien d'accord. C'est un univers tout à fait cohérent (à cheval entre l'uchronie (la SF donc) et le steampunk). Mais l'éther et la magie peuvent quand même intégrer un univers steampunk. Pour preuve, le très bon roman de Colin et Gaborit, Confessions d'un automate mangeur d'opium. Dans cet univers, l’éther (même si pas du tout expliqué) a une place prépondérante, donnant un côté magique à l'ensemble. Mais le Steampunk est un genre qui se nourrit de beaucoup de références, et c'est bien pour ça qu'il est si difficile de le cartographier, de lui donner des limites.
Juste une précision, STP, la couve est bien de Sorel ?

A.C.

Soleilvert a dit…

A.C. :la couverture est bien de Guillaume Sorel.

Deche : ok pour le steampunk. Quant aux iles du soleil, c'est l'histoire d'une amitié un peu particulière, servie elle aussi, par une écriture exceptionnelle