dimanche 15 juillet 2012

Manga SF (2)

Naoki Urasawa, Takashi Nagasaki, Osamu Tezuka  – Pluto – Kana




En ouvrant le coffret argenté illustré de dessins de circuits imprimés, le lecteur découvre les huit volumes de Pluto enquillés comme des cartes électroniques sur leur support mère. Cartes mémoires sans doute car Urasawa se livre à ici à un exercice de relecture, un exercice d’admiration d’un épisode d’Astro Boy, Le robot le plus fort du monde de Osamu Tezuka. Un acte reproduit au niveau de la diégèse, à l’intérieur de la narration, à l’exemple des robots qui échangent volontiers leurs puces informatiques. En fait au-delà du récit connu de la disparition progressive des sept plus fortes créatures artificielles de la Terre par une entité à l’apparence démoniaque, Pluto se lit comme un travail de mémoire.

Sur les lieux des crimes dont la liste inclut désormais des juristes spécialisés en droit robotique et des membres de la commission Bora, l’assassin laisse une marque de fabrique en forme de cornes. Les robots détruits appartenaient à un corps expéditionnaire qui a défait l’armée de Darius XIV, le chef de l’empire de Perse. Dégoûtés de la guerre ils se livrent alors à des activités pacifiques : protection de la nature, participation à des joutes de lutte. L’un d’entre eux, North 2, tente de convaincre un vieux compositeur de lui apprendre la musique. Sans doute le plus beau chapitre de Pluto.


Astro version Tezuka et Urasawa
L’enquête est confiée à l’inspecteur robot Gesicht, Astro, ne jouant, en dehors de la conclusion du récit, qu’un rôle secondaire. Rien ne distingue au premier abord Gesicht des hommes. C’est la marque de fabrique de Urasawa. Les robots ressemblent à des êtres humains, -Astro est représenté sous les traits d’un petit enfant -, ils adoptent leur mode de vie, ont des épouses, une descendance tel Mont-Blanc, prennent des repas  (l’auteur ne fournit pas le mode d’emploi …). Ils semblent avoir adopté les lois de la Robotique, à l’exception d’un seul Brau 1589.

Osaka après les bombardements de 1945
L’inspecteur, au cours de son enquête, finit par remonter la piste du conflit d’Asie Mineure. Darius XIV doit répondre de ses actes devant un tribunal international. En le représentant sous les traits de Saddam Hussein, Urasawa dévoile sans fard son propos. La guerre, menée sous l’égide d’un président fourbe des « Etats-Unis de Thracia » évoque sans nul doute le conflit irakien. Massacres de civils, armes de destructions massives introuvables, l’auteur enfonce le clou. Derrière Urasawa surgit l’ombre de Osamu Tezuka, témoin des bombardements de Osaka en 1945.

Fable anti-militariste, Pluto est l’héritier d’un théâtre de la cruauté. Successeur de Pinocchio, Astro a été créé de toutes pièces dans le récit originel par le professeur Umataro Tenma qui l’abandonna dès sa naissance. Or selon le rédacteur d’une des postfaces, Tezuka le renia également à plusieurs reprises. Dans Pluto, Astro ne doit sa survie qu’en donnant libre cours à sa haine, et en la combattant ensuite. Au Japon, on ne tue pas le Père …

Urasawa et ses co-auteurs livrent avec Pluto une oeuvre pleine, gommant les scènes de combat, épaississant les personnages. Réécrire, relire un mythe conforte un sentiment d’appartenance, permet d’affronter le futur avec des armes éprouvées,  de prendre un nouveau départ et surtout de régler de vieux comptes… Les éditions Kana ont réalisé un travail soigné. Chaque volume est accompagné de postfaces, celles des tomes 5 et 6 étant les plus significatives. Un cran au-dessus du très estimable Planètes, Pluto est un manga incontournable.

P.S : on se reportera avec intérêt à l' article de Pierre-Gilles Pélissier dans Actusf sur le thème de l'image-obsession développé par Urasawa.


3 commentaires:

Unknown a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Unknown a dit…

J'ai été extrêmement déçu et n'ai pas dépassé le trois-quatrième tome.

Je crois bloquer sur une dissonance du style ou des compétences de l'auteur: le projet est ambitieux, mais, dans le flow du texte, Urasawa propose un scénario à l'exécution naïve et "surjouée". On ne sait sur quel pied danser et, enfin, le scénario s'éparpille beaucoup, réduisant de manière drastique la portée de chaque personnage.

Pas si incontournable, à mon sens.

Daylon

Soleilvert a dit…

Ravi de te lire Daylon.
Pluto : un exercice difficile, quand on emprunte le chemin tracé par un autre, sans pouvoir sans doute s'en écarter. En tout cas le robot musicien, quelle belle trouvaille !