mardi 24 novembre 2015

Une plaie ouverte



Patrick Pécherot - Une plaie ouverte - Gallimard série noire








Patrick Pécherot est un journaliste et un auteur de la Série noire plusieurs fois récompensé. Féru d’Histoire, ce disciple de Jean Meckert et de Leo Mallet place l’intrigue de son dernier ouvrage Une plaie ouverte au cœur de l’insurrection de la Commune de Paris.

Hasard des circonstances, le titre de ce beau livre, extrait des paroles du Temps des cerises, chanson légendaire associée à la Commune, résonne aujourd’hui involontairement et douloureusement, comme une arrière saison de sang frappant une capitale depuis longtemps assagie, arpentée par les bobos et les touristes qui accrochent leurs cadenas d’amour au Pont des Arts, au mépris d’ailleurs d’une fièvre contestatrice qui vit les parisiens briser à de multiples reprises leurs chaînes ces trois derniers siècles. Mais le sang se moque de l’Histoire et les plaies de l’injustice ne demandent qu’à se rouvrir, les monstres du 13 Novembre succédant aux tyrans d’hier.

Librairie Charybde: P. Pécherot interviewé par la Salle 101
Le héros du roman, Marceau, que l’on suit à diverses époques, appartient à un petit groupe de révolutionnaires fers de lance de l’insurrection qui succéda à la défaite de Sedan en 1870. Ils se nomment Jules Vallès, le peintre Courbet, Dana, Manon etc… L’auteur mêle habilement personnages historiquement associés aux péripéties de la Commune, personnages imaginaires et figures légendaires tels Rimbaud ou Verlaine, dont la présence tient plus à leur notoriété littéraire qu’à leur action insurrectionnelle. Après la victoire des Versaillais, Dana s’enfuit et Marceau s’efforce de retrouver sa trace. Il le soupçonne d’avoir participé  à la fusillade de la rue Haxo et d’avoir tenté de détourner l’argent de la solde des gardes nationaux. Bien des années après la Commune, cette quête devient obsessionnelle. L’ancien communard croit reconnaître son ancien ami dans un des tous premiers westerns tournés par la société Edison.

Patrick Pécherot prouve avec ce roman noir historique, que la littérature de genre, en mal de reconnaissance auprès des notables de la profession, peut être la littérature qui mélange les genres. Quel bonheur d’avoir oser prolonger l’odyssée communarde dans l’Ouest américain et d’avoir en quelque sorte abouté une utopie ouvrière et républicaine avec les mythes d’une jeune nation ! Dana participe d’ailleurs à un exode massif  qui verra les compagnons rescapés de Marceau croupir dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie ou de Guyane et Rimbaud traîner ses semelles de vent en Ethiopie. Des parentèles incroyables surgissent inopinément ; Louise Michel et Calamity Jane deviennent sous la plume de l’auteur sœurs pétroleuses. Tout cela n’est pas forcément illogique ou délirant (quoique …), en témoigne le coup de théâtre final surprenant.

Une plaie ouverte offre également une réflexion sur les mensonges de l’Histoire, via l’image et ses supports naissant, la photographie et le cinéma. Les trucages en tout genre ne sont pas l’apanage de l’ère numérique mais apparurent dès la naissance du 7ème art. La Commune en fournit l’exemple avec les clichés d’Eugène Appert dont celui représentant la fusillade des généraux Lecomte et Thomas (1). Comme le rappelait la Salle 101 lors de l’interview de l’écrivain, bon nombre d’instantanés photographiques célèbres s’avèrent le fruit d’une composition. Le photographe ne voit que ce qu’il veut.

Le roman est découpé en courts chapitres, comme ces récits de veillées au cours desquels on tisonne les souvenirs avant de reprendre la parole. L’écriture de Patrick Pécherot semée de fantômes, sonne bien en bouche. Il y a quelque chose de Modiano dans l’énumération des errances géographiques et mémorielles de Marceau, mêlé à la gouaille du peuple de Paris d’alors. L’intrigue et sa résolution surgissent lentement comme un cliché argentique dans un bain révélateur.

Il ne reste plus qu’à saluer l’auteur de ce livre épatant, Patrick Pécherot, chantre, pour paraphraser Gainsbourg, des utopies mortes qui n’en finissent pas de mourir.
 



(1) voir à ce sujet le roman de Jean-Philippe Depotte le crâne parfait de Lucien Bel publié aux éditions Denoël Lunes d’encre



3 commentaires:

A.C. de Haenne a dit…

Je ne suis pas un grand lecteur de polar (mon blog est le reflet de ce quasi-désert), mais ta chronique et l'émission Salle 101 (dont je suis un auditeur fidèle) me donnent (presque) envie de lire ce bouquin.

A.C.

Soleilvert a dit…

Pareil. Mais celui-là a une dimension historique et est un peu transgenre, donc j'ai plongé dedans.

Soleilvert a dit…

Une petite amélioration de ma conclusion (vive le numérique finalement)