lundi 23 avril 2012

La fille automate

Paolo Bacigalupi – La fille automate – Au diable vauvert


Bangkok à l’époque de la Contraction. Un monde futur sans pétrole, en proie à des pandémies qui ravagent la Terre, en particulier l’Asie du sud Est. Mieux organisé que ses voisins birmans, vietnamiens ou malaisiens, le royaume de Thaïlande survit tant bien que mal. Au sein de la capitale, deux factions s’affrontent et menacent d’emporter la cité royale plus sûrement que les inondations contenues par les digues et les pompes. Les chemises blanches du Ministère de l’Environnement défendent farouchement l’idée d’un protectionnisme économique et d’un cordon sanitaire, à l’inverse des représentants du Ministère du Commerce qui prônent une libre circulation des biens et surtout des produits génétiquement transformés.
L’ingénierie génétique à la fois menace et source de profits est la grande affaire de ces temps à venir. Témoins ces éléphants transformés en mastodontes qui alimentent en énergie l’usine de fabrications de piles électriques d’Anderson Lake, un farang à la solde d’Agrigen, une multinationale agroalimentaire. Ou le ngaw, un fruit à la saveur extatique fabriqué par Gi Bu Sen, alias Gibbons, transfuge d’ Agrigen. Au sein de ce mælstrom, prisonniers d’un Bangkok en fusion, quelques personnages, dont une automate, tentent de tirer leur épingle du jeu

Sourire carnassier aux lèvres, Paolo Bacigalupi déboule en trombe dans le petit monde de la SF avec un premier roman auréolé des trophées Hugo, Nebula et Locus. Son panorama d’un univers futur et inquiétant, convainc, comme Le fleuve des dieux de Ian McDonald dont il partage la technique du texte immersif nourri d’une lexicologie importée.
Un procédé qui trouve son point fort métaphorique dès les premières pages avec l’ingestion du ngaw par Anderson  décrite comme « un coup de poing de saveur », une « explosion florale » et dont les effets évoquent ceux du D-Liss, une des drogues du roman de P. K. Dick, le Dieu venu du Centaure.

L’intrigue démarre véritablement avec la prise du pouvoir de la Cité par le Ministère du commerce et l’éviction des chemises blanches. Un événement vécu au travers de quelques personnages.
Tout d’abord Emiko, la fille automate, une androïde esclave abandonnée à Bangkok par son maître, un homme d’affaire japonais, au profit d’un modèle plus perfectionné (1). Employée dans un bordel, elle rêve de rejoindre le Nouveau Peuple, une tribut d’automates réfugiée dans le nord de la Thaïlande. Un projet à priori chimérique car elle doit lutter à la fois contre une population hostile aux androïdes et un comportement d’asservissement dicté par ses gènes.
Elle croise sur sa route Anderson Lake qui possède une usine de fabrication de piles dirigée par un yellow card, Hock Seng. Ce vieil homme chinois chassé de Malaisie a tout perdu, famille et richesse. Forcé de composer avec Lake, sous peine de retrouver les tours où s’entassent ses compatriotes, il tente de retrouver sa fortune par tous les moyens.
Les forces furieuses de l’impermanence bouddhique à l’oeuvre dans ce monde balaient aussi Jaidee l’emblématique capitaine des chemises blanches ennemi résolu des farangs au profit de son adjointe Kanya.

« Ils sont quatre dans la pièce. Quatre. Il frémit à cette pensée ».

Bangkok conçue comme un cercle rouge Melvillien dans lequel  Emiko, Lake, Hock Seng , Jaidee/Kanya cherchent désespérément une issue, est la véritable héroïne de ce roman. Huis clos infernal dans lequel intriguent des personnages secondaires tout aussi complexes tels le Général Pracha, le docteur Gibbons ou des créatures inquiétantes issues d’un roman d’Eugène Sue : Le seigneur des Lisiers, l’Enculeur de chiens…  Mais laissons parler Bacigalupi :

« Le soleil se glisse par-dessus le bord de la Terre, baignant Bangkok de son feu. Il se jette comme fondu sur les os des tours désolées de l’Expansion et sur les chedis dorés des temples de la ville, les engloutit de lumière et de chaleur. Il enflamme les hauts toits pointus du Grand Palais, ou la Reine Enfant vit cloîtrée avec ses dames de compagnie, et les ornementations en filigrane du mausolée des piliers de la ville ou les moines chantent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept pour les murs et les digues de la cité. L’océan à la chaleur de sang clignote de vagues bleu miroir comme le soleil se déplace, brûlant. 
La lumière frappe le balcon du sixième étage d’Anderson Lake et se déverse dans son appartement. Les lianes de jasmin au bord de la véranda bruissent dans le vent chaud. Anderson lève le regard les yeux plissés d’éblouissement. Des bijoux de sueurs apparaissent et scintillent sur sa peau pâle. Au-delà de la balustrade la ville ressemble à une mer fondue, brille d’or aux endroits ou le verre et les flèches accrochent l’explosion lumineuse. »

La fille automate ? Un roman incontournable. Paolo Bacigalupi ? Un auteur à suivre assurément.


(1) Blade runner n’est pas loin,  en particulier la rencontre entre Emiko et le docteur Gibbons, réminiscence de la rencontre de Roy Batty et de son créateur.On relira aussi "Misvirginity" de Daylon, nouvelle inclue dans l'antho SFQ publiée par les éditions ActuSF.

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