samedi 17 juin 2017

Le regard



Ken Liu - Le regard - Le Bélial’ Collection une heure lumière






Dans le Chinatown de Boston, Ruth  Law, ex policière, exerce la profession de détective privé. Ses investigations se bornent souvent à l’examen de feuilles d’impôts de contribuables indélicats. Ce jour là cependant une femme vient la prier d’enquêter sur la mort de sa fille. La police a retrouvé son cadavre mutilé, énucléé. Mona vivait de la prostitution et l’enquête a conclu trop rapidement à un règlement de compte d’un gang chinois.

En face, le Surveillant, ainsi se nomme le criminel, est un psychopathe prudent et méthodique mu par une espèce de volonté de pouvoir. Il va devoir affronter un adversaire déterminé, une super woman. Ruth en effet est une femme augmentée. Des pistons pneumatiques, des tendons renforcés et autres accessoires décuplent ses capacités physiques. Un régulateur contrôle ses émotions. C’est grâce à cela qu’elle tient le coup, depuis la mort de sa fille dont elle se tient pour responsable.

En suggérant un univers cyberpunk mâtiné de voyeurisme, Ken Liu se donnait les armes d’un thriller futuriste intéressant. Le résultat déçoit. L ‘affrontement entre ces deux castrés émotionnels que sont Ruth et Le Surveillant n’atteint pas l’intensité dramatique de L’homme démoli d’Alfred Bester. Comme dans les blockbusters policiers le combat final est un remake d’un trauma initial revécu et dépassé. Le thème de l’homme augmenté que j’avais relevé dans Isolation de Greg Egan n’est qu’effleuré. Maîtriser ses émotions ? La belle affaire, on croule sous les publications de genre.

En choisissant de donner à cette novella un titre français emprunté à une nouvelle extraite de L’archipel du rêve de Christophe Priest, l’avisé traducteur Pierre Paul Durastanti aiguillait aussi le récit sur le thème du voyeurisme. On y parle de sex-tape, d’œil caméra. Mais là encore l’écrivain effleure le sujet. Peut être par manque de place.

On dirait que Ken-Liu après s’être lâché dans La ménagerie de papier a mis le régulateur en marche en proposant cette histoire. Le regard est avant tout un thriller efficace, qui se lit rapidement … et s’oublie aussi vite dans un coin de bibliothèque.

jeudi 15 juin 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (4)



Jean Ray - Malpertuis - Alma








« Elle est là, avec ses énormes loges en balcons, ses perrons flanqués de massives rampes de pierre, ses tourelles crucifères, ses fenêtres géminées à croisillons, ses sculptures menaçantes de guivre et de tarasques, ses portes cloutées.  Elle sue la morgue des grands qui l'habitent et le terreur de ceux qui la frôlent. La façade est un masque grave où l'on cherche en vain quelque sérénité. C'est un visage tordu de fièvre, d'angoisse et de colère, qui ne parvient pas à cacher ce qu'il y a d'abominable derrière lui. »





Sans même évoquer le Nouveau Testament ou le ciel gréco-romain, en littérature, dans les BD ou dans leur adaptation cinématographique, les Dieux humains ou à forme humaine ne manquent pas. Plus rares sont les ouvrages mettant en scène des Dieux déchus, même si là encore, les mythes religieux se taillent la part du lion : Satan ange expulsé aux Enfers, Prométhée, les Titans grecs … Plus près de nous on se souvient d’Américan Gods de Neil Gaiman, dans lequel les dieux de la société de consommation éclipsent les anciens, et bien sûr de Malpertuis de Jean Ray.

Dans la lignée de  La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe, ou de La Maison aux sept pignons de Nathaniel Hawthorne, Jean Ray imagine une « tanière de l’angoisse » (1) habitée par de petits bourgeois dont l’existence se trouve menacée par des évènements terrifiants et imprévisibles. L’intrigue démarre par l’agonie de l’oncle Cassave, patriarche de la maison. Il lègue une immense fortune aux membres de sa famille (ou tout au moins à ce qui ressemble à une famille) à la seule et impérative condition que les survivants ne quittent jamais Malpertuis. Il y a là « Charles Dideloo, sa femme, tante Sylvie, et leur fille Euryale ; Mathias Krook, le commis du magasin de couleurs ; Nancy et Jean-Jacques Grandsire ; les trois sœurs Cormélon ; le cousin Philarète, taxidermiste de talent ; le Dr Sambucque ; le ménage Griboin, serviteurs du vieux Cassave, aidé de Tchiek ; le vieux Lampernisse, ancien propriétaire du magasin de couleurs ; et Eisengott » (2). A ces personnages s’ajoutent ceux de L’abbé Doucedame-le-Vieil, complice de Cassav et chef de l’expédition qui captura les Dieux grecs et enfin son descendant l’Abbé Doucedame-Le-Jeune, ami du jeune Grandsire et condamné à se transformer en loup-garou.

Jean-Jacques Grandsire est le principal locuteur du récit, reconstitué à partir de plusieurs manuscrits. Promis à un destin funeste, il assiste spectateur impuissant à la disparition progressive des habitants de Malpertuis. Tour de force du livre, chaque péripétie devient intelligible aux yeux du lecteur à la fin du roman. Tout s’éclaire, si l’on peut dire dans ce paysage de ténèbres, et les Dieux se révèlent enfin sous leurs tristes oripeaux

Publié en 1943, Malpertuis et ses Dieux grecs réduits en esclavage par des Puissances Maléfiques, métaphorise en quelque sorte l’agonie de la pensée rationnelle durant les sombres années d’avant-guerre et le conflit mondial qui suivit.  C’est là toute sa force.



(1)   Arnaud Huftier
(2)   Wikipedia

mercredi 7 juin 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (3)



Jean Ray - Le grand nocturne & Les cercles de l’épouvante - Alma






Dans les années 30, qui furent paradoxalement aussi celles de l’oubli, Jean Ray exerce une activité littéraire considérable. Sous le pseudonyme de John Flanders il livre à tour de bras les fascicules des enquêtes policières de Harry Dickson. Comme il l’écrit par dérision en 1932 dans une self interview, il doit trouver de quoi « ressemeler ses chaussures »
Tout change lors du conflit de la 2eme guerre mondiale. Coupant, sous la pression de l’occupant, tout lien intellectuel et culturel avec les pays anglo-saxons et dans une certaine mesure avec la France, la Belgique se referme en quelque sorte en elle-même. La presse collaborationniste redécouvre et encense Jean Ray. Cependant il ne faut pas se méprendre sur l’adjectif. Durant cette décennie, outre une considérable activité journalistique, l’écrivain publie des oeuvres phares : Le grand nocturne (1942), Les cercles de l’épouvante (1943), Malpertuis (1943), Les derniers  contes de Canterbury (1944), La cité de l’indicible peur (1943). Consacrant son temps à la création, il ne s’aventure pas sur des terrains politiques regrettables dans lesquels s’embourberont certains romanciers français d’alors, aujourd’hui curieusement « Pléiadisés ».

Ses nouvelles portent la trace des années difficiles. Personnages miséreux comme dans « Le fantôme dans la cale », ou « Quand le Christ marcha  sur la mer », descriptions rêveuses de repas plantureux. Il y a d’ailleurs quelque chose de goûteux dans sa prose où abondent mots rares et métaphores. Les récits portuaires ou maritimes tels « Le fantôme dans la cale », « Quand le Christ marcha  sur la mer », « Les sept châteaux du roi de la mer », « L’assiette de Moustiers », continuent d’alimenter la légende de l’écrivain flibustier de la route du Rhum. Mais à l’inverse de Cendrars ou Stevenson, ces voyages relèvent de la pure imagination. Il y a là d’ailleurs comme un paradoxe. La littérature fantastique de Jean Ray est la littérature de l’enfermement rappelle Arnaud Huftier. Constatation frappante si l’on recense le nombre d’histoires de mers présentes dans Le grand nocturne et Les cercles de l’épouvante. Les marins de l’écrivain belge ressemblent à ceux de Quai des brumes, un film de Marcel Carné. Ils partent sans partir, quitte à finir leur existence dans une assiette.

Quelques textes classiques émaillent les deux recueils et sortent du cadre du simple récit d’ambiance. Dans « Le grand nocturne » un commerçant invoque un esprit des ténèbres afin de retrouver une femme aimée disparue. « Quand le Christ marcha sur la mer» fonctionne comme un conte de fée sur le thème de l’amour sacrificiel.

Qualitativement plus homogène, Les cercles de l’épouvante est encadré par une histoire à la fois liminaire « Les cercles » et conclusive, « Hors des cercles ». Il s’agit d’une métaphore sur les artistes prisonniers de leurs propres créations. L’auteur s’écarte des habituelles atmosphères de villes provinciales ou portuaires pour délivrer une véritable auto fiction. On y voit dialoguer une petite fille dotée de pouvoirs magiques et son père. Dans la dernière partie, Jean Ray évoque la souffrance des détenus séparés de leur famille, souvenirs à peine déguisés de la prison de Gand. «La main de Goetz von Berlichingen » est tiré de l’histoire d’un chevalier allemand du XVI e siècle doté d’une main de fer, laquelle, imagine l’écrivain, disparaît un beau jour. Autre bon texte, « L’assiette de Moustiers » emprunte d’abord au « Psautier de Mayence » l’idée d’une odyssée maritime qui se termine mal. Le thème principal, celui d’un homme prisonnier d’une image, jadis illustré par Le fameux Portrait de Dorian Gray d’ Oscar Wilde est à nouveau mis à l’honneur dans « Le miroir noir ».
Enfin parmi les habituels autres textes dénichés par Arnaud Huftier dans lesquels l’écrivain s’écarte de sa veine fantastique, « En ville inconnue » raconte sobrement et mélancoliquement une promenade dans une cité de l’enfance

Au travers de ces fictions surgit un auteur à cheval entre Poe et Dickens, à la fois chroniqueur  social d’un monde de petites gens et de bourgeois paisibles mais aussi d’une humanité souffrante et prisonnière.

jeudi 25 mai 2017

La cité du futur



Robert Charles Wilson - La cité du futur - Denoël Lunes d’encre






Dans les plaines de l’Illinois au sud de Chicago surgissent en 1876 deux tours géantes que le monde va connaître sous le nom de Futurity city. Construite pour cinq ans par un magnat industriel du XXI e siècle, qui a découvert le voyage dans le temps, la cité devient un site touristique pour les hommes du XIXe siècle et leurs descendants. Contre de l’or les premiers peuvent visiter la Tour no 2, vitrine technologique du futur. Les seconds sont hébergés dans la Tour no 1 qui abrite aussi le personnel administratif. Ils découvrent à leur tour l’Amérique d’alors.
Jesse Collum, un des employés de la région chargé de la sécurité, sauve la vie du président Ulysse Grant venu admirer les édifices. Apprenant que le tueur autochtone disposait d’une arme sophistiquée de son époque, August Kemp, propriétaire de Futurity city, charge Collum d’enquêter sur un trafic de contrebande en compagnie d’une femme du XXIe siécle

Après le très bon Affinity, Robert Charles Wilson livre un thriller assez traditionnel, situé dans l’Illinois et l’ Ouest Américain, notamment à San Francisco où s’affrontent les gros bras de la pègre. Jesse Collum est issu de cette ville. Fils d’un père alcoolique employé comme videur dans un lupanar, il passe son enfance en compagnie de prostituées chinoises. Malgré les apparences Earl Collum inculque à son rejeton quelques valeurs morales et surtout a la bonne idée de confier son éducation et celle de sa soeur Phoebe à leur tante, Abigaïl Hauser. Au fil des années, s’il n’a pas oublié les leçons de la rue, Jesse devient un homme intelligent et prudent, hanté par un passé violent.

Elizabeth DePaul est attirée par le mélange de force et de fragilité de son binôme. Cette militaire mère d’une petite fille fuit un mariage foireux et un mari taulard. Une histoire d’amour naît entre les deux héros et fournit un second fil conducteur à un récit qui en a bien besoin. Le thriller est tout de même un peu convenu et sans surprises avec quelques séquences de bagarre façon Gangs of New York.

L’écriture sauve le tout. Wilson sait construire un roman, épaissir des personnages. Pour s’en convaincre on relira les dix premières pages du chapitre 8. Collum est envoyé par Kemp à la recherche de touristes fugitifs. L’ensemble forme une nouvelle comme enchâssée dans l'ouvrage. On croirait le départ d’une uchronie.

Le mythe du Progrès prend ici un sérieux coup. Sa dénonciation outrancière aussi. Finis l’éblouissement et l’apocalypse. On mesure le chemin parcouru par les auteurs de science-fiction avec le constat en demi-teinte dressé par  Robert Charles Wilson. Le passé et le futur soldent le compte de leurs désillusions et de quelques avancées. L’illustration vespérale de la couverture rend bien compte de cette ambiguïté : s’agit il de monuments ou de pierres tombales ?

Les humains dépeints par Wilson, oscillent souvent « entre deux mondes incertains ».Chacun des protagonistes tente ici comme Roméo et  Juliette de s’affranchir de son propre univers pour rejoindre l’autre. On n’oubliera pas le superbe travail d’Aurélien Police qu’on aurait bien vu illustrer les J’ai Lu de l’époque Sadoul. Après tout les voyages dans le temps sont fait pour cela.


jeudi 18 mai 2017

Le peintre d’éventail (fiction et peinture 4)



Hubert Haddad - Le peintre d’éventail - Folio/Zulma



« Ecoute le vent qui souffle. On peut passer sa vie à l’entendre, en ignorant tout des mouvements de l’air. Mon histoire fut comme le vent, à peu près aussi incompréhensible aux autres qu’ à moi-même »





Romancier, poète, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad né en 1947 à Tunis explore sans relâche les ressources de l’écriture au travers d’univers fantasmagoriques. Une inventivité qui lui a valu un Renaudot, le prix Louis Guilloux pour le présent ouvrage et le Grand Prix de la Société des gens de lettres pour l’ensemble de son œuvre. Un de ses romans L’univers figure dans La bibliothèque de l’entre deux monde de Francis Berthelot

Le ciel s’abat sans relâche sur la tête de Matabei Reien, designer de talent. Orphelin de père et de mère, il doit fuir précipitamment la ville de Kobe après la mort accidentelle d’une jeune fille et le séisme de 1995. Il trouve refuge au Nord du Japon dans la région boisée d’Atôra, au sein d’une pension de famille. S’il n’est pas insensible au charme de Dame Hison, maitresse des  lieux, il délaisse la fréquentation des pensionnaires pour se réfugier dans le magnifique jardin attenant entretenu par  Osaki Tanako, jardinier au talent sans égal mais aussi peintre renommé d’éventails. Matabei devient son apprenti puis son successeur, tentant de refermer les blessures du passé dans l’enfouissement végétal et pictural. Mais une série d’évènements lui barre la voie du Zen.

La lecture suscite des appréciations partagées. D’abord une interrogation sur l’évocation a minima des évènements tragiques de Kobe qui semble plaquée un peu artificiellement au début du récit et aurait dû faire davantage écho à l’ épilogue. On se souvient que dans L’ homme qui tombe de Don De Lillo, l’odeur de naphtaline du 11 Septembre 2001 poursuivait le héros jusque dans les casinos de Las Vegas. J’aurais aimé aussi en apprendre un peu plus sur les techniques de fabrication et de peinture des éventails.

Dans ce récit d’initiation mettant en scène trois générations de peintres, les cheminements intérieurs des deux narrateurs Matabei et Hi-Han prennent le pas sur les autres personnages. A l’image de  la nature, ceux-ci entretiennent des relations frustres, violentes ou sensuelles. Pour le reste, les floraisons stylistiques d’Hubert Haddad se déploient en jardin extraordinaire. On lui doit de véritables haïkus en prose. Ainsi page 32 de l’édition Folio : « Escalader les pentes juste avant l’aube avec en tête un rêve de daims et d’ibis huppés. Si tôt, le chant du rossignol prend une inflexion lasse. A t-il veillé toute la nuit ? ».

A part quelques réserves de construction le lecteur se perd avec délices dans ce labyrinthe verbal.


Dans le même série :



vendredi 12 mai 2017

Seul



Richard Byrd - Seul - Libretto









Tout homme tente d’écarter de sa route trois maux, la pauvreté, la maladie, la solitude. C’est cette dernière que Richard Byrd, explorateur polaire (1888-1957), choisit d’affronter dans le Pôle Sud en 1934. L’homme est un habitué des exploits : officier de l’US Navy reconverti dans l’aviation, il traverse l’Atlantique un mois après Lindbergh, survole les deux Pôles, et lance plusieurs expéditions en Antarctique. Son ouvrage le plus célèbre Alone raconte une expérience de naufragé volontaire au cœur des glaces.

Après avoir établi le camp de Petite-Amérique en Antarctique, à l’emplacement de la Baie des baleines, Byrd décide quelques années plus tard de construire et de s’installer en territoire inconnu dans un bunker de bois immergé quelque part dans le glacier de la Barrière de Ross à cent quatre vingt km de la base, sous 80° de latitude. L’expédition initialement conçue pour trois membres de l'équipe a pour mission d’étudier les conditions météorologiques hivernales de cette région. Réduite à une seule personne, l’aventure va se transformer en une expérience de survie en milieu extrême.

Les détails du journal de bord de l’amiral Byrd publié quatre années plus tard sont universellement connus. Ils relatent, au fur et à mesure de l’irruption de la nuit polaire, le combat constant contre les ennemis connus, froid intense, dépression, fatigue, et contre l’imprévu, comme ces émanations de monoxyde de carbone du poêle de chauffage qui faillirent mettre fin à l’odyssée. Tel quel le journal raconte le quotidien de l’explorateur, le relevé des mesures des instruments, leur maintenance, les communication radios, les prudentes excursions à l’extérieur de l’abri.

Au delà de ces moments héroïques où à l 'abattement succède l’émerveillement devant le spectacle des nuits australes ou des aurores boréales, surgit progressivement à travers de belles pages une leçon de vie, celle d’un homme qui tente de trouver une place dans le cosmos. Adoptant systématiquement une posture scientifique il ne manque pas de s’étudier lui-même. Cette démarche lui permet d’affronter un épisode dépressif au cours duquel il inventorie et analyse les ressorts moraux, physiologiques et environnementaux de son mal.  Comme d’autres aventuriers confrontés à des situations périlleuses, il suscite en son être des ressources spirituelles et physiques insoupçonnées. Cette force née de la fragilité extrême, la qualité de l’écriture, font de Seul, un livre de chevet.

dimanche 7 mai 2017

Souvenirs underground

Voici 40 ans je rédigeai ma première chronique SF dans un magazine underground. Cette presse d'alors, issue de Mai 68, ne se souciait pas de ligne éditoriale et encore moins de diffusion. A défaut de trouver des lecteurs, elle revendiquait d'abord sa liberté et le droit de rêver. Cela se traduisait par une mise en page éclatée où textes et images se fondaient dans un chaos indescriptible. Chez les meilleurs, Actuel par exemple, on trouvait sous la houlette de Jean-François Bizot des plumes remarquables comme Patrick Rambaud, Burnier, Yves Fremion, Léon Mercadet et même Bernard Kouchner !

En ce qui me concerne, j'avais rencontré deux frères qui publiaient une revue appelée Notung (puis rebaptisée Le Petit Laborieux ...). Ils habitaient un petit appartement à Levallois-Perret, et rentrant le soir d'un boulot alimentaire, se jetaient illico sur leur machine à écrire et à coup d'encre de chine, de colle, de ciseaux et de pseudos multiples concoctaient une maquette qui partait à l'imprimerie. Le tirage annoncé était bien moindre qu'annoncé, mais la passion sans limite.

J'ai participé à cette aventure éditoriale le temps d'un ou deux numéros : une interview ratée de Jean-François Bizot (je ne me suis plus jamais relancé dans le genre même à l'époque du Cafard cosmique), une chronique de SF et un éditorial politique prétentieux. A 20 ans on ne manque pas d'air, à défaut de talent. Le travail accompli avait amusé le paternel qui dans sa jeunesse avait failli travailler un temps au France-soir de Lazareff; derechef il m'avait pistonné pour un boulot de pigiste au journal Le Point. Mais, reculant devant l'aventure, je préférai m'engager dans la fonction publique, reniant par là le texte de Raoul Vaneigem inscrit en incipit du Petit Laborieux : "Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim, s'échange contre le risque de mourir d'ennui". J'en fus bien puni. Il me fallu trente ans pour éditer de la Poésie, et autant pour retrouver la possibilité et la liberté d'écrire grâce à Internet, une liberté tout de même sous surveillance.