vendredi 5 août 2016

Vostok


Laurent Kloetzer - Vostok - Denoël Lunes d’encre








Après avoir entraîné ses lecteurs sur les chemins spéculatifs de Cleer et d’Anamnèse de Lady Star dont l’ écriture brillante à deux mains fut plusieurs fois récompensée, Laurent Kloetzer, cette fois en solo, leur propose une excursion au fond de l’Antarctique. Rien de plus passionnant que la relation de ces expéditions an bout du monde, purs témoignages à l’image de Seul de l’amiral Byrd, ou fictions hallucinantes comme Les aventures du Capitaine Hatteras de Jules Verne. Là-bas, une nature hostile brise l’acier comme la volonté. Plus terribles que le froid, l’homme y livre des combats intérieurs insensés. La neige efface les détails, écrit l’auteur. De fait on dirait que l’univers s’emploie inlassablement à gommer la verrue humaine, au profit d’une éternité en forme d’horizon blanc sans limite ou comme dans Vostok, symbolisée par un lac souterrain immémorial.

Le roman de Laurent Kloetzer est tiré d’un récit du glaciologue Jean-Robert Petit. Vostok, en effet, existe. Il s’agit d’une base russe fondée dans les années 50, située au pôle sud magnétique. L’écrivain a ajouté des protagonistes imaginaires dont le journal d’expédition fait écho aux aventures contemporaines des héros.    L’ imprégnation glaciaire n’en est que plus forte dans l’esprit du lecteur et contraste avec le récit rocambolesque de membres d’un cartel chilien venus dans l’Antarctique récupérer un mot de passe verrouillant l’accès à une banque de données d’un gang adverse.

Trois narrations structurent Vostok, comme autant de paliers d’un escalier descendant dans l’enfer neigeux. La première a pour cadre un Valparaiso légèrement futuriste où le gang des Andins, maître de la météo, s’oppose au Cartel et à ses dirigeants, Juan Albornoz et sa sœur Léonora. Il y a un peu de Scarface dans la description des liens privilégiés unissant ces deux-là. D’ autres personnages s’invitent lors de l’épopée antarctique : Veronika Lipenkova, l’auteure fictive et décédée du journal de l’expédition soviétique des années 50, Vassili, rescapé de l’époque héroïque et spécialiste des carottages glaciaires, embarqué de force par les chiliens, et enfin un ghost confident de Leonora.

Les fantômes, comme la folie, s’invitent dans le derniers tiers du roman, où comme attendu un hiver impitoyable s’amuse à casser hommes et projets et soumet les protagonistes au jeu ultime de la survie. Tout cela, action, personnages, se tient et aboutit une fois de plus à une réussite romanesque.

lundi 18 juillet 2016

La Troisième Balle



Leo Perutz - La Troisième Balle - Zulma







Premier roman publié par Leo Perutz, La troisième balle a pour cadre la conquête du Nouveau Monde par Cortez. Il raconte l’affrontement de deux hommes, le duc de Mendoza et Franz Grumbach, présentés comme des fils « batards » de Charles Quint. Le conflit, dont le point de départ est un duel au cours duquel l’ami d’un des protagonistes succombe, prend un tour idéologique, le rhingrave allemand prenant fait et cause contre les Espagnols, en faveur de la Réforme et des indiens de Montezuma.

Si l’auteur déroule le canevas historique des opérations militaires des troupes de Charles Quint, le corps du récit prend en revanche une tournure singulière que l’on retrouvera dans les œuvres suivantes de Perutz. En lieu et place de la progression narrative propre à ce genre épique, l’auteur aligne, juxtapose une série de scènes où à chaque instant le fil de l’intrigue semble se rompre et prendre une direction uchronique. Comme l’explique le 4e de couverture, le réel et l’imaginaire ne cessent de se télescoper, plongeant le lecteur dans un rêve éveillé.

Le Diable, convoqué tour à tour par les personnages, mène la danse. Peut être faut il y trouver l’explication de ces caractères à la limite de la caricature, tour à tour exaltés ou taciturnes comme issus de fabliaux ancestraux. Les indiens surgissent timidement de l’arrière plan narratif. Les mésaventures de l’un d’entre eux donnent l’occasion au romancier d’exploiter une palette inédite que n’aurait pas reniée l’auteur des Nouvelles orientales.  Capolca , maître des statuettes du grand roi Montezuma a charge de « sculpter » – on dirait aujourd’hui photographier – tous les grands évènements du Royaume. Il apporte à son souverain des représentations en bois et cuivre de Cortez et de ses gens. Celui-ci lui demande de reproduire la fumée des arquebuses. Tandis qu’il s’interroge sur la façon de procéder, un espagnol blesse mortellement le sculpteur au cours d’une rixe : «Sur le moment, Capolca ne sentit pas qu’il était touché ; il était simplement très étonné et ravi de revoir le nuage de fumée s’échapper de l’arquebuse. Et il sut dans l’instant comment et en quelle matière il pourrait l’imiter : avec le duvet que certains oiseaux des étangs portaient autour du cou et qu’il avait vus souvent dans les marais du nord de la ville. Et il se souvint que ce duvet avait naturellement la couleur du nuage de fumée : il était blanc, gris pâle et vert. Et il s’en réjouit. Puis il s’écroula »

Ces lignes remarquables donnent au lecteur la respiration nécessaire à la lecture d’un roman un peu long encore que doté d’une écriture d’une sûreté absolue.

dimanche 3 juillet 2016

Les post-humains à l’affiche du Magazine littéraire



Le Magazine littéraire consacre un dossier de son numéro estival (569) au posthumanisme. Si ce thème a eu son heure de gloire romanesque à l’apogée du cyberpunk et bénéficié de quelques prolongations principalement grâce aux talents de Ian M Banks et Greg Egan, il semble bien que le sujet soit devenu aujourd’hui la propriété des industriels et des philosophes. Cela ne fait pas le bonheur des sectateurs du transhumanisme (autre appellation du phénomène) car leurs meilleurs défenseurs ont toujours été les écrivains alors que les disciples de Platon leur taillent régulièrement des croupières. Peut être aurait il fallu citer les Kurzweil, Max More, Vita-More, Bostrom, Pearce et consorts pour équilibrer le débat. L’historien Milad Doueihi se fait leur porte parole dans ce numéro en prônant un « humanisme numérique »

Je note en tout cas que mon article L’Homme augmenté et l’Homme diminué, – modeste en regard du travail sérieux et remarquable effectué par les contributeurs rassemblés par Pierre Assouline –, avait au moins le mérite d’ouvrir correctement le débat en citant Egan et Jean Michel Besnier, pourfendeur des « technoprophètes »

Le post-humanisme ou transhumanisme se veut le chantre de l’homme nouveau. Quelques articles évoquent les figures annonciatrices, Frankenstein, le Golem, et leurs successeurs, fruits de la robotique et de l’ingénierie génétique. Outre le dossier consacré à la littérature de science-fiction appliquée à ce domaine et son corollaire cinématographique (« Le cyclope cinéma »), on privilégiera l’article de fond « Le transhumanisme est un nihilisme » rédigé par Valentin Retz suivi de l’interview de Jean-Michel Besnier par Pierre Assouline. On y apprend que Dante a forgé le néologisme trasumanar dans la Divine Comédie. Il décrit la transformation subie par le poète lorsqu’il entre « dans la vision de Dieu ».A cette transcendance, le rédacteur oppose le fonctionnalisme prôné par le post humanisme qui aboutit à la fabrication d’un être « technicocompatible » Il aurait pu d’ailleurs citer le roman de Ian M Banks Les enfers virtuels, sorte de miroir infernal de l’œuvre de Dante.

En tant que lecteur de science-fiction je regretterai juste l’omission de Bruce Sterling et de Schismatrice + dans l’inventaire SF (1) et surtout l’absence d’une bibliographie transhumaniste.

J’ai pris plaisir à ouvrir de nouveau ce magazine. La mise en page, jadis austère, a fait place à une maquette évoquant celle de … Réponses Photos. On trouve quelques écrits réjouissants sur La Beat Génération, sur Antoine Blondin, et cerise sur le gâteau un superbe article de Serge Brussolo sur Jean Ray. Terminons en beauté par un aphorisme de Jules Renard cité par Bernard Morlino :« Écrire, c'est une façon de parler sans être interrompu ». Voilà qui milite pour les blogs.



(1)   il est vrai que l'écrivain sort du catalogue de Folio SF.

mercredi 29 juin 2016

Les rois des sables



George R. R. Martin - Les rois des sables - J’ai Lu









Les rois des sables clôt ce rapide tour d’horizon consacré aux recueils de nouvelles de George R. R. Martin. C’est d’ailleurs un des plus cités, y compris par mes camarades du Cafard cosmique et de Bifrost. En effet le niveau d’ensemble des fictions incite à penser que l’écrivain franchit là un palier et devient un véritable conteur. Est-ce l’influence de Jack Vance sensible sur les textes à connotation fantasy ? On retrouve également une qualité notée dans Dragon de glace, un savoir-faire sans complexe dans les différents genres de l’imaginaire. Cela nous vaut ici une histoire d’horreur « Les rois des sables » digne de Matheson (1).

Le volume débute par un récit de science-fiction iconoclaste sur la religion, thème dans lequel s’était illustré Arthur Clarke avec un texte choc « L’étoile ». « Par la croix et le dragon » raconte la confrontation entre un inquisiteur, représentant d’une Eglise lancée à la conquête des étoiles et un hérétique, auteur d’un ouvrage glorifiant Judas (2). Au-delà du récit d’une perte de conviction religieuse, Martin, par la voix de son personnage, rédige une profession de foi de son métier d’écrivain, qui rappelle le mentir vrai d’Aragon.

Au moins tout aussi bon « âprevères » entraîne le lecteur dans un univers Arthurien. Dans un monde de froid et de glace, une jeune femme tente de regagner Fort Carin, son village natal. La mort de son compagnon et le manque de nourriture lui laissent peu de chance de survie face aux assauts des vampires qui infestent la région. Attirée par une lumière bleue, elle découvre un lieu magique. L’ambiance du récit évoque « Dragon de glace ». Enchantement de l’écriture et de l’histoire, on en viendrait à réclamer une suite …

C’est avec intérêt que l’on pénètre ensuite « Dans la maison du ver ». L’intrigue, sombre, se déroule dans le décor du Monde Aveugle de Daniel Galouye ou celui du cycle du Nouveau printemps de Robert Silverberg. Alors que leur soleil agonise, plusieurs peuples réfugiés sous la surface, tentent de  survivre, tout en s’entredévorant. Suivant une trame classique, le héros s’enfonce dans les profondeurs de  la terre pour reconstituer l’histoire de son peuplement et, dans une sorte de parcours initiatique, modifier son regard sur les habitants. Il y a des moments de grâce, une fête vénitienne alors même qu’une menace souterraine se précise. Et surtout un récit bien mené.

Je serai peu prolixe sur « Vif-amis » et « La dame des étoiles ». Ce dernier texte très « Vancien » est remarquable par son économie, en particulier la mise en contexte. On suit les déambulations de deux touristes attaqués dans un quartier mal famé d’un astroport.

« La cité de pierre » et surtout  « Les rois des sables » terminent en beauté l’ouvrage. Le premier raconte une histoire d’astronaute cloué au sol. Martin avait exploité ce thème avec « Diaporama » dans l’antho Une chanson pour Lya. Mais il en fait ici un espèce de Carrefour des étoiles (ou de Pépé le Moko pour les amateurs de cinéma français suranné). Le héros cherche un moyen de transport à tout prix. Il est bloqué comme d’autres par des extra-terrestres bureaucrates et survit en volant des objets à une espèce nyctalope. Races éteintes ou incompréhensibles, cité antique et mystérieuse, on se prend à cette ambiance exotique et aventureuse, même si le final peut paraitre avorté, quoique fascinant.

« Les rois des sables » surfe sur le thème de l’apprenti sorcier. Simon Kress vit isolé dans un manoir loin de la ville. Il se distraie en se procurant des animaux familiers qu’il maltraite ou néglige dans le meilleur des cas. Une vendeuse mystérieuse lui propose des rois des sables, sortes d’insectes doués d’une intelligence collective et d’humeur belliqueuse. L’affaire faite, elle remplit de sable un terrarium et installe des « gueules » (l’équivalent de reines) aux quatre coins . En quelques jours chacune édifie un château avec l’effigie du proprio et constitue une armée. Bien évidemment Kress ne respecte pas les consignes d’approvisionnement et la situation dégénère dans les grandes largeurs. Le final est réjouissant. Comme l’est d’ailleurs l’ensemble du recueil.



(1)   Je cite Olivier, cf commentaires sur Chanson pour Lya . 
(2)   Pour la petite histoire on a découvert assez récemment un texte apocryphe nommé L’évangile de Judas … mais ne mentionnant évidemment aucun dragon.








mercredi 22 juin 2016

Le Pavillon d’Or



Yukio Mishima - Le Pavillon d’Or - Folio









Basé sur un fait divers, l’incendie d’un monument emblématique du Japon en 1950 par un déséquilibré mental, Le Pavillon d’Or paru en 1956 intègre désormais le patrimoine littéraire du pays du Soleil Levant. Quelques décennies plus tard, à l’image de l’objet de son ouvrage, l’auteur choisira une fin spectaculaire, non par les flammes mais par la voie du sabre, le seppuku. Yukio Mishima, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel a bâti une œuvre prolifique et complexe autour des thèmes de la souffrance et de la beauté. Ses écrits expriment un nationalisme aigu tout en restant perméables aux œuvres occidentales.

Le récit raconte la lente déchéance morale d’un jeune bonze. Mizoguchi fils d’un moine bouddhiste suit les traces de son père en rentrant comme novice à Kyoto au service du Prieur du célèbre temple du Pavillon d’Or. Frappé dès son plus jeune âge d’un fort défaut d’élocution, il se retranche progressivement dans une forteresse mentale. La mort du père, l’éloignement de la mère, sont vécus comme autant de délivrances, la compagnie de ses semblables l’indiffère. Seule importe à ses yeux la beauté du célèbre temple, dont la vision assidue efface la conscience de sa propre médiocrité.

Quelques personnages forcent tout de même un peu cet emmurement. Tsurukawa, un compagnon d’étude, être doux et sensible et Kashiwagi son double maléfique et infirme qui entraîne Mizoguchi dans des jeux pervers. La mort du premier laisse le champ libre aux influences néfastes du second. Le récit des errements du jeune moine évoque alors plus les scandales des couvents que la quête spirituelle des prêtres de Bernanos. Rien ne transpire des enseignements du bouddhisme Zen, hormis les rituels quotidiens produits d’une stricte discipline. En entamant un cycle d’études universitaires Mizoguchi s’en affranchit un peu plus.

L’intrigue se déroule en partie lors de fin de la seconde guerre mondiale. Bien que le héros dit se désintéresser de ces évènements, en particulier la capitulation, on sait que l’écrivain a toujours défendu les valeurs traditionnelles du Japon. Mishima a t’il identifié le destin de l’Empereur contraint par les Alliés à renoncer à son statut de Divinité descendant de la Déesse du Soleil, à celui du célèbre Pavillon ? Cette humiliation nationale imprègne une séquence forte du roman montrant le jeune moine invité par un militaire américain saoul à piétiner le ventre d’une prostituée japonaise, en échange de quelques cigarettes.

En miroir de la beauté spirituelle du Pavillon d’ Or, l’écrivain oppose la vision à la fois fascinante et repoussante de la chair des filles de joie que fréquente le moine. Elle témoigne de la pauvreté affective de Mizoguchi. Dans un épisode magnifique et méditatif  il prend conscience du néant de la Beauté. En un sens son projet d’unir son destin à celui du temple aboutit. La forteresse vide de son esprit fait écho à la citadelle du Néant.

L’ écriture lente et introspective sert magistralement ce récit d’une initiation au Mal, entrecoupé de quelques séquences proprement picturales rappelant les estampes japonaises.

Le Pavillon d’Or est une œuvre puissante et profonde. L’édition en folio gâche la fête. La préface rédigée en 1960 par un orientaliste distingué date quelque peu. Il y aurait tant à dire sur ce roman de la vacuité, et les réflexions esthétiques et ontologiques qu’il suscite en Occident.

lundi 6 juin 2016

Une chanson pour Lya et autres nouvelles



George R. R. Martin - Une chanson pour Lya et autres nouvelles - J’ai Lu







L’exploration dans ce blog des oeuvres de George R. R. Martin écrites en périphérie du cycle du Trône de fer a donné lieu à d’heureuses surprises. En témoignent le recueil de nouvelles Dragon de glace publié aux Editions Actusf ou le roman collaboratif Le chasseur et son ombre édité chez Folio SF. La lecture d’Une chanson pour Lya paru chez J’ai lu freine en partie cet enthousiasme, en attendant d’autres découvertes.

Les dix récits qui composent l’ouvrage ont été rédigé entre 1969 et 1973. Ceci explique cela. Nous avons affaire ici à un écrivain qui cherche ses marques au sein d’un genre peuplé par les géants littéraires de l’époque. Il en résulte un recueil de qualité inégale où à côté de quelques pépites comme « Au matin tombe la brume » et « Chanson pour Lya » apparaissent des textes de science-fiction carrément désuets tels « Il y a solitude et solitude », « Le héros » ou pire « VSL ». Les autres narrations flottent entre deux eaux.

On pourrait illustrer « Au matin tombe la brume » par deux vers du poète Patrice de la Tour du Pin :"Tous les pays qui n’ont plus de légende/Seront condamnés à mourir de froid..." Sur Spectremonde, une planète envahie par une brume perpétuelle, un milliardaire a installé un hôtel-restaurant au sommet d’une montagne dominant les nuages pourpres. Les clients guettent les spectres qui dit t’on hantent les plaines. Un savant fraîchement débarqué vient enquêter sur cette curiosité locale. Qu’est ce qu’un monde sans question et sans mystère ? Tel est le sujet de cette belle et mélancolique nouvelle.

Dans la station spatiale Cerbère à dix millions de km de Pluton, un astronaute attend son remplaçant. « Il y a solitude et solitude » est un huis clos spatial à la fin un peu attendue qui accuse son âge. Plus intéressant, « Pour une poignée de volutoines » met en scène des ouvriers manipulateurs de cadavres à la recherche de pierres précieuses sur une planète étrangère. Un vague air de ressemblance avec Les yeux électriques de Sheppard avant la lettre.

Deux autres textes de science-fiction « Le héros » et surtout « VSL » sentent la poussière. D’inspiration militaire (comment recycler un soldat d’élite pour le premier) ils auraient pu être rédigés par le Robert Heinlein des « Juveniles ». En revanche la nostalgie des étoiles exprimée dans « Diaporama » convainc davantage, avec une histoire d’astronaute cloué au sol.

Faisons l’impasse  sur « L’éclaireur » et « Le run aux étoiles », donnons un gage d’estime à une road story «La sortie de San Breta » sous genre auquel Matheson (« Duel »), Etchison et Zelazny donnèrent leurs lettres de noblesse et précipitons nous sur la novella « Une chanson pour Lya », torrentiel récit d’amour et de solitude. Lyanna et Robb, deux télépathes sont envoyés sur une colonie humaine peuplée par une très ancienne civilisation, les Ch’kéens. Ce peuple pratique une forme de suicide collectif par l’intermédiaire d’un parasite qui les amène à un état de fusion mentale. Plus inquiétant, un nombre croissant d’êtres humains se soumet au rite. L’administrateur de la planète fait appel aux deux héros du récit pour résoudre l’énigme de cette hécatombe. Au delà d’une enquête ethnologique sur une pratique sectaire « Une chanson pour Lya » est un long poème sur la solitude absolue et l’amour impossible.

De facture inégale, Une chanson pour Lya comporte au moins deux très bonnes nouvelles mais aussi de la quincaillerie SF. Soulignons la belle couverture de Marc Simonetti.




vendredi 27 mai 2016

Infinités



Vandana Singh - Infinités - Denoël Lunes d’encre







De nationalité indienne, vivant aux Etats-Unis, Vandana Singh est professeur de physique et auteur de science-fiction. Elle a publié depuis 2002 trois romans et une vingtaine de nouvelles. Celles-ci ont été traduites en France principalement dans les revues Fiction et Bifrost. Infinités regroupe dix d’entre elles ainsi qu’un court essai.

Avant de présenter les textes, quelques mots sur la couverture sidérale et sidérante dessinée par Aurélien Police. Rarement a été aussi bien illustrée l’idée que le désir en nous projetant sans cesse sur de nouveaux objets en rejette la satisfaction définitive vers un horizon inatteignable. L’inaccessibilité de cette femme-nébuleuse renvoie aussi à l’incompréhension des hommes vis-à-vis de la gente féminine. James Tiptree avait intitulé une de ses nouvelles « The Women Men don’t see » et plusieurs textes de Vandana Singh gravitent autour de ce constat. D’autres enfin y verront Maya, héroïne de « Tétraèdre ».
Une dessin de Virgil Finlay
Plus prosaïquement, l’inspiration d’Aurélien Police hérite de celle des pulp-artists, en particulier ici de Virgil Finlay. Ce dessinateur décédé en 1971 avait travaillé pour les magazines Weird Tales et The American Weekly. Beaucoup moins connu que Frank Frazetta, ses travaux témoignent d’une rare élégance de style, combinant réalisme et imagination.

Les dix nouvelles forment un ensemble homogène. Les personnages, dont une légère majorité de femmes, évoluent au cœur de la société indienne, ce qui permet à l’auteur de jouer avec la thématique de l’émancipation, à la fois rupture avec une culture traditionaliste dominée par les hommes, et affranchissement du réel au profit d’autres univers. Vandana Singh se situe ainsi aux avant-postes de la fiction spéculative moderne.

« Faim» raconte une fête d’anniversaire interrompue par le décès d’un parent d’un domestique du voisinage. L’incident met en lumière les clivages sociaux de la société indoue. Les invités issus de la classe dirigeante et du milieu professionnel du mari de l’héroïne sont choqués par la compassion de celle-ci envers les humbles. « On n’a pas besoin d’aller dans les étoiles pour trouver des aliens » dit Divya.  C’est bien vu, mais justement dans cette optique j’aurais souhaité que l’auteur s’appesantisse un peu sur les lectures de science-fiction de son personnage, ou qu’un ouvrage de science-fiction soit mis en parallèle avec le reste du récit.

« Delhi » met en un scène un personnage vagabond à la recherche d’une jeune femme qui pense t’il répondra à ses angoisses existentielles. Ses pérégrinations l’amènent également à emprunter des flux temporels. Comme précédemment le véritable thème de la nouvelle est la découverte d’univers moraux. A la lecture cependant le récit semble partir dans tous les sens.

Hormis ces deux réserves et « Les trois contes de la rivière du ciel » qui m’ont laissé indifférent, les autres récits vont du bon à l’excellent.

La folie et l’humour constituent les ingrédients principaux de « La femme qui se croyait planète », satire encore de la famille indienne avec un mari plus soucieux de respectabilité que du bien être de sa femme. Un texte fantastique dans la lignée de Tiptree.

« Soif », encore plus abouti,  raconte l’histoire d’une femme attirée comme sa lignée par l’eau et qui oscille entre deux univers. La progression maîtrisée du texte, la beauté de l’écriture émerveillent.

Pièce centrale du recueil, « Infinités » s’apparente autant à une méditation, qu’à un récit proprement dit, à travers la vie d’un prodige scientifique hanté autant par les mystères des nombres que par l’irrationalité du comportement de ses semblables. On ne se lasse pas de lire et de relire cette nouvelle aussi intelligente qu’érudite.

Le thème de la rencontre avec des civilisations extraterrestres  émerge de deux récits, « Les lois de la conservation » et « Le Tétraèdre ». Dans le premier, un astronaute découvre au sein d’une anfractuosité d’une falaise martienne un espace interdimensionnel remplie de roues (svatiska ?). Dans le second, promise à un mariage arrangé, une jeune femme profite de l’irruption d’un gigantesque objet extraterrestre à New Delhi pour s’échapper dans d’autres mondes. Encore l’influence de Tiptree !

Les deux dernières nouvelles pourraient tout aussi bien être présentées dans une anthologie de littérature générale. Elles sont caractéristiques de ces textes qui ne semblent tenir que par l’écriture tant est mince le fil de l’intrigue. Dans « L’épouse » une femme récemment divorcée fait le bilan de sa vie dans l’ancienne maison familiale. Elle réalise qu’elle n’a été tout au long de sa vie qu’une étrangère jusqu’ à l’être pour elle-même. Avec « La chambre sur le toit » le recueil s’achève sur un air de fête, la fête de la mousson. Alors que tombent les premières pluies annuelles, une jeune femme sculptrice s’installe dans une chambre inoccupée d’une maison familiale. Pour qui, pourquoi travaille t’elle ainsi sans relâche ? Dans cet ultime texte, la vie et la mort se fondent joyeusement au sein même de la création.

L’hybridation littéraire semble être le maître mot de Vandana Singh. C’est ainsi qu’il faudra apprécier ce beau recueil où l’ombre d’ Alice Bradley Sheldon alias James Tiptree, pèse plus à mon avis que l’influence revendiquée d’Ursula Le Guin.