jeudi 27 avril 2017

Le Monde de Dieu



Naguib Mahfouz - Le Monde de Dieu - Babel








La lecture de deux romans pittoresques et haut en couleurs de Alaa El Aswany, ne pouvait que m’inciter à revenir en terre égyptienne et d’abord dans les pages de Naguib Mahfouz, auteur fécond d’une oeuvre récompensée par un prix Nobel en 1988. Pourquoi ne pas débuter par Le Monde de Dieu, recueil de nouvelles composé par Marie Francis Saad et couvrant une période de trente années d’écriture ?

La comparaison avec les ouvrages d’El Aswany ne manque pas d’intéresser. En effet autant celui-ci dévoile un kaléidoscope social sur fond de révolte pré révolutionnaire, tant à l’époque coloniale du roi Farouk (Automobile club d’Égypte), qu’aux années explosives de l’ère Moubarak (L’Immeuble Yacoubian), autant Mahfouz dépeint l’universelle misère et souffrance du petit peuple cairote, comme une marée irrésistible qui s’affranchit des régimes politiques et des espoirs de ruptures sociales et économiques. Toutes les nouvelles se lisent comme la soumission résignée à un destin connu d’avance, même si entre les lignes se dessinent quelques réflexions sur l’injustice où l’intolérance :
« A quoi t’attendais tu ?
- A la fin de l’injustice et de la misère, à la subsistance assurée, à un avenir pour les enfants
- Tout cela s’est concrétisé en actes tangibles.
- Des paroles toujours et les enfants se sont tous perdus »

La couverture de l’édition française illustre superbement le titre. Son éclatante couleur rappellera en premier lieu au voyageur la luminosité exceptionnelle d’un ciel et l’or des masques funéraires des pharaons. La monochromie jaune d’un paysage du Nil symbolise aujourd’hui l’omniprésence d’un Dieu qui investit tous les compartiments de la vie sociale et individuelle.

La polychromie se manfeste dans une palette formelle qui ne néglige aucun genre : tragique, comique, fantastique. Deux traits semblent caractériser l’art de Naguib Mahfouz. Une économie de moyens par l’entremise de dialogues, et une science consommée de la chute qui éclaire d’un coup la nouvelle, et rend le récit intelligible.

De tous les caractères et personnages abordés, surgit une figure bien particulière, celle des femmes. Que ce soit dans « L’écho », « Schéhérazade », « Robabikia », « l’Amour et le Masque » ou « Sur les pas de la belle dame » toutes présentent une caractéristique commune. Elles sont inaccessibles ou au mieux incompréhensibles. « L écho », un des meilleurs textes, évoque le dialogue impossible entre un fils rongé par le remord et sa mère muette. Dans « Schéhérazade », peut être la meilleure fiction du recueil, l’auteur retourne le compliment au sexe opposé. Une jeune femme appelle un homme au téléphone et lui raconte ses mésaventures masculines. Le texte présente des similitudes avec Le journal d’une femme de chambre. « Robabikia » brode sur le thème de la femme fatale, prête à l’amour mais non,- à l’instar de La sirène du Mississipi -, à la vie de couple fauché. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans « L’Amour et le Masque ». En premier lieu un Crime et Châtiment qui conte le cheminement moral d’un homme de l’angoisse coupable à la vérité, fut ce au prix de son bonheur. Puis, en filigrane la montée de l’intolérance dans la société égyptienne. Et enfin la violence faite aux femmes, autre face du sentiment d’inaccessibilité ressenti par certains, qui n’est que la  conséquence d’une ségrégation sociale du sexe faible entretenue par la tradition. Cette dernière considération prévaut à la lecture de « Sur les pas de la belle dame », récit d’un homme lancé à la poursuite d’une jeune femme, métaphore aussi du bonheur illusoire.

Quelques récits fantastiques témoignent de la difficulté d’interpréter le réel, le sentiment diffus de l’absurde et l’angoisse du futur. « Un miracle » décrit la stupeur d’un pilier de bar de rencontrer un homme dont il a inventé le nom par jeu. Dans « Une tasse de thé » un homme savoure son petit déjeuner au lit tout en lisant un journal quand surgissent dans sa chambre les acteurs de l’actualité. Est-ce l’Humanité qui tente de se faire entendre de Dieu ?
Plus énigmatique encore « La Rue des milles articles » décrit l’arrivée d’un homme mystérieux dans un café. Les clients s’interrogent sur son identité et ses activités. Autour de lui, le monde se défait, un autre se crée, mais lui reste tel qu’en lui-même.

D’autres fictions de facture plus conventionnelle traitent de faits divers universels. Un petit fonctionnaire miséreux s'offre quelques jours de vacances avec la paye du service (« Le monde de Dieu »), un homme prévenant essaye de s’approprier l’héritage d’un défunt (« Sous la protection de Dieu ») cependant que dans « Souk Al Kanto » policiers véreux et voleurs se disputent le produit d’un larcin.

De cet inventaire sans illusion des vicissitudes de la condition humaine, je retiendrai « L’écho », « Schéhérazade »,, « l’Amour et le Masque », « La Rue des milles articles » et « Le monde de Dieu », éclats d’une œuvre où pointe une amertume universelle.

jeudi 6 avril 2017

El ùltimo lector

David Toscana - El ùltimo lector - Zulma








A Icamole, petite localité du Nord du Mexique, Remigio, un villageois, découvre au fond de son puit le cadavre d’une fillette. De peur d’être accusé, il enterre le corps sous un avocatier. Son père, bibliothécaire, entreprend une sorte d’enquête, aidé en cela par ses livres.

David Toscana est un écrivain mexicain, ingénieur de formation né en 1961. Ses ouvrages dit on rompent avec le réalisme magique sud-américain, encore que El ùltimo lector débute par quelques lignes dignes de  Marquez :
« Le sceau descend dans le puit jusqu’à buter contre une surface plus résistante que l’eau et il émet un son auquel Remigio s’attendait. Cela va faire un an que la pluie ne s’est pas mise à tomber, et depuis juillet, les gens se réunissent chaque après-midi dans la chapelle Saint Gabrielle Archange, mais le mois de septembre est déjà bien avancé et pas une goutte d’eau, pas un même un crachat n’est tombé du ciel. De temps en temps le jour dépose de la rosée sur les feuilles et les fenêtres, et pourtant c’est à peine si les plus matinaux l’aperçoivent, car dès que le soleil se lève sur Icamole, il emporte toute humidité. Un jour, des nuages chargés d’eau étant apparus à l’est, quelques villageois ont grimpé sur la première colline venue pour les exciter de là-haut. Nous sommes ici, venez, nous avons soif, et plusieurs femmes ont ouvert leur parapluie pour montrer leur foi inébranlable, une foi qui s’est révélée incapable de déplacer des montagnes, en tout cas pas le mont Fraile, à vingt kilomètres de là, car, à la déception générale, les nuages ont fini par se briser contre ses cimes et ses pentes, pour y déverser leur précieux fardeau. Ce n’était ni la première, ni la dernière fois que le mont Fraile leur volait leur espoir, et c’est pourquoi Villa de Garcia, la bourgade voisine, est toujours verte, tandis qu’à Icamole les canaux d’irrigation ne sont que des chemins creux à rat ».

Mais cette magistrale entrée en matière n’est qu’une illusion. Passé la première moitié du récit, le lecteur emprunte un chemin éloigné de l’intrigue initiale, la résolution d’un crime, au profit d’une incursion dans l’esprit d’un homme passionné de littérature qui assujettit  le monde à l’univers romanesque. En cela David Toscana est bien fils de Cervantès et de Borgès. Icamole, trou perdu du Mexique figé comme ses habitants dans un temps immémorial, vit au rythme des forces élémentaires, la sécheresse, les rares pluies, le sacrifice d’un bouc ou l’assassinat d’une fillette. La vie, la vie véritable, les passions, appartiennent aux livres de Lucio. Sur proposition d’un représentant du gouverneur de la région, ce dernier a abandonné ses chèvres et transformé dans un premier temps le rez de chaussée de sa masure en bibliothèque dont il devient assez vite le seul visiteur. Lucio, lecteur avisé et impitoyable, jette aux cafards les mauvais ouvrages. Lui donne t-on une Bible qu’il advient ceci : « Au commencement Dieu créa les cieux et la Terre. Il nie de la tête. Pourquoi préciser que le commencement est le commencement. Il raye les deux premiers mots et lit à voix haute : Dieu créa les cieux et la terre. Beaucoup mieux se dit-il. »

Dans les non-dits du roman surgit la figure d’Herlinda, femme de Lucio tuée par un scorpion, clef de voûte de la fuite de son mari hors du réel. Elle rejoint dans sa disparition l’enfant, et Melquisidec le porteur d’eau, tous personnages sans voix et presque sans existence auxquels la mort apporte un peu de relief et la littérature un peu de signification. Au commencement était le Verbe, et à la fin aussi.

jeudi 30 mars 2017

Fear Agent




Rick Remender, Tony Moore, Jerome Opena - Fear Agent - Akileos





Quelque part dans le futur, la Terre subit les ravages d’un conflit qui oppose deux races extra-terrestres, les Tétaldiens et les Dressites. Ces derniers, croyant avoir affaire à des terroristes, anéantissent une partie de l’Humanité. Dans les victimes figurent le père et le fils de Heathrow Huston, propriétaire d’un ranch dans le Texas. Quelques années plus tard, séparé de Charlotte sa femme, l’ancien Fear Agent erre solitaire dans le cosmos, noyant son chagrin dans le whisky et bavardant avec Annie, l’IA de sa fusée. Il subsiste en flinguant des ET sur commande. Appelé pour inspecter une station spatiale de ravitaillement, il tombe sur des Dressites qui expédient sur Terre par containeurs entiers des entités exterminatrices, les « Mangeurs » . Pour Huston, la guerre reprend …




Rick Remender et les dessinateurs Tony Moore et Jerome Opena figurent régulièrement au sommaire des parutions Marvel. Ils ont publié l’ensemble des récits composant Fear Agent entre 2008 et 2011. On sait que Tony Moore a puisé dans Blueberry de Jean Giraud la figure de Heat. Le personnage évoque aussi une déclinaison de Duke Nukem (1), mais un Duke qui aurait échangé la bière contre le whisky et un supplément d’âme, fin connaisseur des spiritueux et de Mark Twain qu’ il cite à tout bout de champ. Et increvable avec ça.

 

Fear Agent retrouve l’esprit des pulps, avec des extra-terrestres croqués façon vintage : cerveau en bocal pour les « immortels » Tétaldiens, Dressites au look d’amibes, Méduses, et Gardiens de l’éternité dont un doté d’une tête en feux tricolore.  Les rebondissements incessants dissimulent un pitch soigneusement élaboré, surtout dans le premier tome. Le héros n’a qu’une obsession, retrouver sa femme, en dépit de  quelques rencontres sentimentales, et même s’il lui faut pour cela défourailler à tout instant, face à des bestioles agressives. Sous l’étalage texan on notera quelques finesses, une allusion bien sentie à la fratrie Bush, un épisode uchronique inspiré de Blueberry. Bref que du bon

La livraison Akileos est somptueuse. On aurait aimé un marque page en fil pour pallier l’absence - bien compréhensible eu égard aux dessins pleine pages - de numérotation. L’éditeur a publié un troisième tome regroupant des aventures de Heathrow Huston hors cycle.



(1)   jeu vidéo des années 90.




dimanche 5 mars 2017

Cérès et Vesta



Greg Egan - Cérès et Vesta - Le Bélial’ Collection Une heure lumière








« Cérès d'un côté, Vesta de l'autre. Deux astéroïdes colonisés par l'homme, deux mondes clos interdépendants qui échangent ce dont l'autre est dépourvu — glace contre roche. Jusqu'à ce que sur Vesta, l'idée d'un apartheid ciblé se répande, relayée par la classe politique. La résistance s'organise afin de défendre les Sivadier, cible d'un ostracisme croissant, mais la situation n'est bientôt plus tenable : les Sivadier fuient Vesta comme ils peuvent et se réfugient sur Cérès. Or les dirigeants de Vesta voient d'un très mauvais œil cet accueil réservé par l'astéroïde voisin à ceux qu'ils considèrent, au mieux, comme des traîtres... Et Vesta de placer alors Cérès face à un choix impossible, une horreur cornélienne qu'il faudra pourtant bien assumer... »

La littérature de science-fiction a traité de multiples façons le thème de l’ostracisme. La figure du mutant reste la plus populaire du domaine classique, et c’est Théodore Sturgeon qui a introduit l’idée, selon l’heureuse formulation de Gérard Klein, que Les Plus qu’humains pouvaient être des moins qu’humains. Mais d’autres auteurs ont abordé le sujet plus directement, Ursula Le Guin en réactualisant le mythe du bouc émissaire dans Ceux qui partent d’Omélas, ou Cordwainer Smith avec les sous êtres de La Planète Shayol transformés en banque d’organes (1)

Cérès et Vesta (2) de Greg Egan raconte une tragédie, le récit d’une révolte et d’un crime contre l’Humanité. La mise à l’écart des Sivadier sur l’astéroïde Vesta au cours d’ un vote « démocratique » précédé d’ une campagne de haine, évoque sans fard la montée de l’antisémitisme en France et en Allemagne et l’avènement d’un  pouvoir fasciste (3) dans les années 30. Le pitch est d’autant plus sensible que l’écrivain a œuvré pour les réfugiés dans le secteur de l’humanitaire. La question de l’éthique de la science draine d‘ailleurs toute son œuvre.

Quel démon pousse le dénommé Denison à entreprendre une campagne de dénigrement contre une partie de la population de Vesta et à remettre en cause le pacte des Fondateurs ? L’argument mercantiliste ne tient évidement pas la route. Camille, héroïne du récit, issue de la lignée Sivadier, dévoile involontairement la vérité. Son désintérêt croissant pour les nouvelles de la Terre symbolise la disparition des valeurs morales de la planète mère chez les habitants des astéroïdes. Cérès et Vesta véhicule ainsi un second  thème classique de science-fiction, celui des arches stellaires dans lesquelles les pactes sociaux et les croyances se redéfinissent perpétuellement.

Egan a bâti son intrigue autour d’un double entrelacement spatial et temporel. La novella démarre par la fuite de Camille, et se poursuit par la narration rétrospective de sa révolte sur Vesta. Son histoire alterne avec celle de Anne, son pendant éthique de Cérès, chargée de l’accueil des migrants. Camille ouvre et clôt le récit. A l’inverse de l’héroïne de Corneille (4) elle ne sacrifie pas son devoir à l’amour. Elle concilie les deux, tout en mesurant les risques encourus. En revanche Anne affronte une situation beaucoup plus difficile. Dans un univers où la science et les machines régissent le quotidien, peut t-on quantifier un choix moral ?

Voilà un aperçu de ce très beau texte au final en coup de poing, dominé par deux figures féminines, vestales en quelque sorte de la conscience humaine.


(1) in Les Seigneurs de L’instrumentalité de Cordwainer Smith
(2) Titre original, The Four Thousand, The Eight Hundred
(3) Jusqu’au J’accuse de Zola relatif à l’affaire Dreyfus et reproduit par Camille.
(4) Horace - Corneille

mardi 28 février 2017

Quartier lointain



Jirô Taniguchi - Quartier lointain - Casterman








Dans mon panthéon personnel de l’art japonais d’après guerre, Quartier lointain de Jirô Taniguchi trône en compagnie des mangas de Tezuka, du Tombeau des lucioles de Isao Takahata, de La balade de l’impossible de Haruki Murakami ou des films d’ Akira Kurosawa.

Je ne suis pas le seul. Une espèce de relation privilégiée s’est nouée entre le public occidental et le grand-maître aujourd’hui disparu. Cela tient d’abord à la maturité des textes, celui d’un auteur de gekiga selon le terme consacré, d’un écrivain à part entière pour tout dire, sans oublier un graphisme évocateur de la BD belge. Toutes ces observations sont connues. Je n’ai point d’autre intention que de rendre hommage.

Quartier lointain, ouvrage marquant de la seconde période de l’auteur et que blogger in fabula associe au Journal de mon père, raconte l’irruption inopinée d’un homme dans son propre passé. Terminant une journée de travail à Kyoto, Hiroshi Nakahara prend par inadvertance un train  pour Kurayoshi, ville de son enfance, au lieu de regagner son domicile à Tokyo. S’assoupissant sur la tombe de sa mère il a la surprise de se réveiller dans la peau de ses 14 ans en 1963, avec la conscience d’un adulte. En charge d’une famille, Hiroshi doit désormais tenir le rôle d’un rejeton. D’abord désarçonné par la situation, son angoisse cède progressivement le pas devant le bonheur de retrouver les êtres chers disparus, sa mère et surtout un père qui avait quitté le foyer familial sans explication. Si le passé exprime, selon l’expression de Jacques Goimard (1) « la saveur des souvenirs heureux », toutes les portes ne donnent pas forcément sur l’été. Hiroshi Nakahara va tenter de résoudre la grande énigme sombre de son enfance, tout en observant et revivant à la fois les premières étapes de sa vie : le temps du collège et des copains, les premières émois amoureux.

Vient le moment où Hiroshi s’interroge sur les conséquences de cette quête et des modifications futures qu’elle peut induire sur son…présent. Après tout n’est il pas responsable de sa propre tribu ? Mais l’originalité du récit se situe ailleurs. Le préfacier de Quartier lointain assimile le texte à une expérience de vie. A cet élément de langage contemporain, on pourrait associer la figure de Kierkegaard. Le père de l’existentialisme avait, dans une fiction très autobiographique, initié le concept de reprise (2). Un jeune homme tente de relancer sa vie en refaisant un voyage heureux effectué jadis à Berlin, dans l'espoir d'y retrouver les émotions d’alors. L’entreprise se solde par un échec. Cette idée un peu bizarre devient beaucoup plus pertinente sous l’angle esthétique. Une reprise théâtrale exprime une relecture d’un texte, animée par une mise en scène et une interprétation nouvelles. Ainsi Quartier lointain formule le désir de revivre sa vie dans sa totalité, en pleine conscience. Une démarche spirituelle exprimée dans un graphisme cinématographique, entrecoupé parfois de pleines pages où domine le ciel.

Acteurs principaux, le père comme le fils, apportent une dimension éthique à l’histoire. L’un comme l’autre soumettent leur liberté à l’impératif du devoir. Les personnages féminins adultes, la mère de Hiroshi, la grand-mère, Tomiko Osawa, restent en retrait comme figés dans l’acceptation de leur destin. Taniguchi offre là une vision du Japon traditionnel des années 60 encore marqué par le conflit de la seconde guerre mondiale.

Richesse du récit, délicatesse des sentiments, hauteur morale, dans la narration de cette investigation d’un homme sur son passé, comme dans toute son œuvre, Jirô Taniguchi ouvre inlassablement des espaces de beauté et de compréhension.




(1) Préface à l’anthologie Poche des Histoires de voyage dans le temps
(2) Sören Kierkegaard - La Reprise - Flammarion 

samedi 25 février 2017

Mordred



Justine Niogret - Mordred - Pocket




 

Abordant le rivage arthurien, Justine Niogret s’attaque dans un court roman à la figure de Mordred. Il y aurait là matière à un drame shakespearien. L’hérédité de ce chevalier, qu’on trouvera sur le Net, mais qu’on ne détaillera pas ici pour ne pas déflorer l’intrigue, n’est en effet pas commune.

C’est un personnage alité, gravement blessé au cours d’un combat qui lui a pratiquement brisé le dos, que l’auteur de Chien du Heaume nous présente. Loin du monstre de la tradition, le lecteur découvre un homme luttant contre la douleur, en proie au doute, hanté par son enfance, incertain de son avenir, et transformé par le destin en machine de guerre. De ses premières années il garde le souvenir d’une existence champêtre au contact d’une mère aimante et mystérieuse qui l’a initié aux secrets des plantes. Il bénéficie de la protection prestigieuse de son oncle, le roi Arthur, un père de substitution.

Mordred renoue avec les ambiances de fantasy médiévale dont l’écrivain s’est fait une spécialité. Pas une phrase qui ne soit laissée en friche. Le texte se parcourt comme un sentier de cueillette et de dégustation d’images et de métaphores : le sang crisse, le ciel est un ventre lourd de pluie, on déguste les tisanes chaudes du souvenir, la douleur est un chien assoupi etc. … L’écriture atteint un point d’orgue page 147, avec ce monologue d’Arthur dont mon camarade Ubik cite quelques extraits. J’ai été inutilement sévère avec leur formulation médiéviste. Car il faut bien le dire, l’assimilation d’un esprit humain à un gouffre où viennent s’abreuver des monstres connus de nous seuls, n’a rien à envier à Hugo ou William Blake.

Gilles Dumay qualifie justement l'ouvrage de poésie en prose. Or la poésie pure s’oppose au narratif. On ne trouvera pas ici d’intrigue charpentée ponctuée de scènes de batailles  sur laquelle se jettent habituellement les amateurs de fantasy, mais un roman bâti sur une quête identitaire, conçu comme un rêve éveillé, un texte de fièvre. On espère toutefois que Justine Niogret élargira ses prochains récits pour nous livrer - qui sait ? - un Espoir-du-Cerf ou un Terremer.