jeudi 1 décembre 2016

Jean Ray, entre réalité et légende



Jean Ray - Les contes du whisky - Alma






Il y eut le temps de la résurrection en France dans les années 50, grâce à Jacques Bergier et la revue Planète, puis les années Marabout vers 1960 sous l’impulsion d’Henri Vernes. Voici venu aujourd'hui le temps de la démystification et de la redécouverte des textes. A cet effet Alma éditeur lance sous la direction d’Arnaud Huftier un programme de publication d’une intégrale Jean Ray en 10 volumes qui s’étendra jusqu’en 2018.

Les contes du whisky, parus en 1925, marquent à la fois le début de la renommée de l'écrivain belge, né Raymond Jean Marie de Kremer, et le début de sa légende. Il voit le jour à Gand en 1887 dans une famille de la petite bourgeoisie au sein de laquelle émerge un oncle politiquement influent. Il publie dès les années 1910 des nouvelles, compose des chansons pour des revues théâtrales tout en flirtant avec un emploi dans l’administration communale. Dix ans plus tard, il ajoute à sa panoplie, l’activité de critique d’art et de directeur de magazine. La parution et le succès des contes du whisky comblent ses ambitions, mais la fréquentation d’un agent de change et des opérations frauduleuses le conduisent un an plus tard en prison. Il en ressort en 1929, ruiné. Déclaré personnage non grata dans le monde littéraire, il va désormais publier sous pseudonyme et s’inventer des identités de flibustier et de trafiquant, affabulations que ses différents lecteurs et éditeurs ne manqueront pas d’amplifier.

Le volume proposé par Alma comprend, outre Les contes …, Et quelques histoires dans le brouillard, Et autres textes. Ces derniers, légèrement antérieurs au corpus principal, permettent d’apprécier le travail fondateur effectué par l’écrivain. Les brefs contes du whisky empruntent d’abord au théâtre l’unité de temps et de lieu : une nuit, un port, un bar ou un bouge enserrent l’action et les personnages. On sait que Jean Ray, grand connaisseur de la littérature française de son époque, n’appréciait pas le roman psychologique. C’est ainsi que les objets, le monde matériel, prennent une importance démesurée : l’horloge de « La nuit de Camberwell » ou de « Minuit  vingt », un navire dans « Le nom du bateau ». Les êtres vivants prennent place ensuite dans le carrousel des maléfices par une sorte de hiérarchie inversée : araignées, rats, saumons précèdent (ne parlons pas des morts) les humains. On pourrait parler d’expressionnisme.

Il y a aussi dans ces récits le portrait d’un monde sordide éclairé par les éclats dorés du whisky, ce soleil des damnés. Les figures juives y tiennent une place importante et insupportable. Les éditeurs d’après guerre ont pris soin d’estomper, ce qui pour ma part témoigne de l’expression d’un antisémitisme parfois très virulent - pages 101, 103- (1), mais pour d’autres relève de la stricte vérité d’un personnage et non de l’auteur.

Grand écrivain, Jean Ray l’est par la langue, par le style. Cela glisse admirablement comme dans « A minuit » qui résonne des échos de « The raven » d’Edgar Poe : « Et l’ombre derrière moi pesait sur ma chair frissonnante comme la détresse sur mon cœur ». Mais le plus souvent, héritage du théâtre, l’oralité caractérise son écriture ("Irish Whisky") :
« Marchons plus vite. Je sens le fog qui est sur nos talons, car moi je l’entends, oui j’entends le brouillard ! Cela commence par une plainte lointaine, un appel de souffrance perdue pour des millions d’oreilles, et puis il vient sur vous avec un bruit mat d’eaux lourdes et vous en avez pour des heures à entendre de petites voix aigrelettes vous insulter derrière les portes closes, des râles sourds monter des encoignures sombres, de longues nausées éclabousser de leur spectrale malhonnêteté les vitres dépolies de vos bureaux. »

Les très grands textes restent à venir, mais on peut déjà apprécier le travail scrupuleux d’Arnaud Huftier, en particulier les postfaces passionnantes.





(1) sans compter les récits d’usuriers « Irish Whisky »ou « Josuah Güllick, prêteur sur gages »

mercredi 23 novembre 2016

La guerre éternelle



Joe Haldeman - La guerre éternelle - J’ai lu






Les guerres peuplent les récits de science-fiction, plus peut-être que dans toute autre littérature. Une tradition héritée de l’Iliade, père hypothétique du genre et mère de tous les romans. Mieux, les auteurs franchissent quelque fois le pas entre fiction et réalité. Une nouvelle (1) d’ Arthur Clarke servit dit-on de support de cours au MIT. Robert Heinlein fut conseiller de Ronald Reagan pour « la guerre des étoiles », projet militaire défunt dont le nom renvoie à un célèbre cycle cinématographique. Sans compter la légion d’auteurs US ayant émargé à l’armée ou à la CIA.

Si la science-fiction c’est la guerre, peu d’écrivains en dénoncent l’absurde violence. Aux côtés de Kurt Vonnegut (2), Joe Haldeman fait entendre une voix discordante dans le tintamarre belliqueux des space opera. En 1974, cet ancien du Vietnam rédige un texte qui quarante plus tard n’a pas pris une ride. Patrick Imbert en propose une nouvelle traduction agrémentée de la version originelle des chapitres 22 à 25.

Au cours de son expansion stellaire, la Terre bute sur les Taurans, une race d’extraterrestres logée dans la constellation du Taureau. Un conflit interminable s’engage alors. Le roman raconte l’odyssée et la carrière de Mandalla militaire d’élite au QI vertigineux et aux convictions molles. Le Vietnam quoi … joints compris mais sans les putes des bases indochinoises. Les troufions hommes et femmes se débrouillent désormais entre eux.

L’écrivain ne s’embarrasse pas de considérations stratégiques. Sa vision reste celle du soldat confronté à un quotidien de combat, de mort, de blessures. De l’ennemi on ne sait rien. Le premier contact est souvent le dernier. Plus terrible encore, les dilatations temporelles générées par des déplacements à des vitesses relativistes distendent et rompent tous les liens affectifs.

Sur Terre la situation n’est guère enviable. Les nations s’adaptent à une économie de guerre. Les permissionnaires découvrent le rationnement alimentaire dans les villes, la violence récurrente des campagnes. Dans cet Iliade moderne, Haldeman glisse néanmoins une histoire d’amour intemporelle.

Hasard des lectures, le mandala de la couverture renvoie à un autre de Limbo, représentant des jambes ou des prothèses. Bellicistes et pacifistes fous se rejoignent. A par ça, La guerre éternelle reste un page-turner intelligent, un classique de la science-fiction.




(1) « Superiority »
(2) sans oublier le tout nouveau Phare 23 de Hugh Howey


mercredi 16 novembre 2016

Phare 23



Hugh Howey - Phare 23 - Actes Sud







Héros oublié d’un gigantesque conflit qui oppose La Terre aux Ryphs, le narrateur, - dont on ignore l’identité dans ce récit à la première personne -, est devenu aiguilleur de l’espace dans un trou perdu de la Voie Lactée. Comme jadis les gardiens de phare, il guide les vaisseaux spatiaux dans le secteur 8 encombré d’astéroïdes. Enfin délivré des terrains de combat il n’en finit pas cependant de guerroyer contre ses souvenirs, au risque de sombrer dans la folie. Mais la guerre justement se rapproche …

Mon premier contact avec la jeune collection « Exofictions » ne m’ avait  pas laissé un souvenir impérissable. J’avais délaissé ses productions d’autant plus que la maison mère arlésienne possède désormais un catalogue mondial en mainstream des plus alléchants, apte à satisfaire mes besoins d’exotisme : littérature américaine, égyptienne, indienne, japonaise, jusqu’ à ce prix Goncourt 2015 qui traine dans ma bibliothèque. Or pendant ce temps Exofictions a pris son envol. Son livre vedette Silo de Hugh Howey , décliné successivement en Babel et Livre de Poche se targue de 150 000 lecteurs. Elle publie ces jours-ci Le problème à trois corps de de Cixin Liu, adoubé par Ken Liu. De quoi inquiéter la concurrence.

Allons droit au but, Phare 23 est un court texte antimilitariste à l’intrigue minimaliste, pas déplaisant, une série B valorisée par une écriture humoristique et un personnage en pleine dépression post traumatique. Le légendaire Au carrefour des étoiles, voir Solaris constituent le prototype de ce type de récit, mettant en scène un huis clos. A se demander d’ailleurs si après Silo Howey ne va pas se spécialiser dans la SF en boite de conserve.

Le début du roman évoque une resucée de « Il y a solitude et solitude » nouvelle sur l’isolement spatial de Georges Martin. Entre réminiscences guerrières et travaux de maintenance, le temps passe insensiblement, mais assez vite l’univers vient se rappeler aux bons souvenirs du gardien de phare : chasseurs de prime, félin bizarre, extra-terrestres… et quelques femmes. En littérature les solitaires sont le centre du monde.

On sera en revanche moins indulgent sur les accessoires SF. L’EOG (1), balise qui revient à tout bout de champ dans la narration et dont les émissions ont la propriété de calmer le narrateur (!) est une ânerie scientifique. Pour mémoire, seuls les évènements cosmiques les plus cataclysmiques génèrent des ondes gravitationnelles mesurables. Pour confirmer l’ hypothèse d’Albert Einstein, il a fallu construire des interféromètres de plusieurs kilomètres de longs. Idéal pour détecter des phares binaires. Pas ceux de Claire et de l'ex soldat mélancolique mais d’un tout autre genre. Des pulsars.



(1)   Emetteur d’Ondes Gravitationnelles





mercredi 9 novembre 2016

Limbo



Bernard Wolfe - Limbo - Le Livre de Poche




 
« Nous avons refusé ce que voulait en nous la bête, et nous voulons retrouver l’homme partout où nous avons trouvé ce qui l’écrase. »
André Malraux - Les Voix du Silence

« Attention au rouleau compresseur. »
Bernard Wolfe – Limbo


Paru jadis chez Ailleurs & Demain en 1971 après une première publication datée de 1955, le livre culte (mais quel autre qualificatif lui attribuer ?) de Bernard Wolfe ressort en Poche dans une traduction intégrale signée Patrick Dusoulier et doté d’une nouvelle préface du docte Gérard Klein. C’est ainsi, le XXIè siècle est l’époque des éditions augmentées et des tirages hélas diminués.
Comme d’autres, l’auteur américain, à la biographie incertaine, disparu en 1985, restera l’homme d’un seul livre Limbo, à côté de quelques nouvelles et romans pornographiques alimentaires. Elément biographique beaucoup plus intéressant, Bernard Wolfe fut le secrétaire de Léon Trotski à Mexico en 1937.

Limbo dresse l’état du monde dans la seconde moitié du XXè siècle. Une troisième guerre mondiale éclate entre l’Est et L’Ouest, conduite de part et d’autre par des ordinateurs, les EMSIAC, qui préfigurent le Skynet de Terminator. Le narrateur, le docteur Martine, chirurgien militaire, déserte les zones de combats en 1972 et se réfugie dans une île de l’Océan indien au sud de Madagascar. Les habitants s’y livrent à de curieuses pratiques. Fuyant des conflits africains, leurs ancêtres ont mis au point une technique radicale pour expurger la violence et désarmer les esprits. Ils pratiquent la lobotomie. Débarqué avec un avion médical, Martine perfectionne le procédé, et vit une existence plutôt tranquille, quand dix-huit ans plus tard ses compatriotes débarquent sur l’île. Fait troublant, ces soldats ont remplacé leurs bras et jambes par des prothèses.

Comment qualifier ce pavé de 700 pages,  anti-utopie, dystopie ?  Il évoque aussi, comme le remarque Jean-Pierre Andrevon, un roman sociologique à la Swift. C’est surtout vrai pour la partie centrale du roman dans lequel Martine retrouve l’Amérique désormais rebaptisée Hinterland. Le héros découvre au travers de nombreux dialogues les hallucinants développements d' une idéologie ou théologie de l’amputation. Une coexistence pacifique régente désormais les rapports entre Hinterland et l’Union. Mais à quel prix ?

Limbo est le procès du XXè siècle, de ses idées dominantes et de l’Homme en général. L’humour et le désespoir s’y succèdent. Après avoir vécu les horreurs de plusieurs conflits, Martine, prophète involontaire du monde nouveau, dresse le constat pitoyable du Pacifisme, un mouvement illustré dans l’entre deux guerre par Gandhi et Romain Rolland qui conduit dans le présent texte les camps rivaux à inventer une religion de la castration.

Puisant dans les innombrables allégeances intellectuelles de Wolfe, on notera le cybernéticien Norbert Wiener, inspirateur des prothèses mécaniques, l’auteur de Jean-Christophe (1), et ses « hommes de bonne volonté », ainsi que William Reich dont  semble-t-il La psychologie de masse du fascisme trouve quelques échos dans le roman, en particulier la frustration sexuelle érigée en dogme, la négation de la part d’animalité de l’homme. Il est d’ailleurs révélateur que Helder, disciple de Martine ait détruit EMSIAC pour ensuite imposer des extensions mécaniques au corps humain, renouvelant ainsi la dépendance aux machines dénoncée par Reich. Comme le disciple de Freud, l’auteur de Limbo explore l’inconscient pour expliquer l’Histoire.

Ces considérations profondes ne génèrent pas un texte monolithique, mais plutôt un récit à formes multiples, mêlant carnets, dessins, à la poésie d’ Henri Michaud. Parent de 1984 et du Meilleur des Monde, ce roman extraordinairement riche est présenté comme un précurseur de la tétralogie noire de John Brunner. Je lui vois personnellement deux prolongements, l’œuvre de Ballard, d’une part, dans la façon d’interroger l’inconscient humain dans ses productions totémiques et d’autre part dans une littérature de la victimisation surtout russe dont Svetlana Alexievitch et Volodine (2) sont les parangons actuels et dont Bernard Wolfe dans sa postface situe l’origine dans Les carnets du sous-sol de Dostoïevski. On peut y lire aussi plus simplement comme Gérard Klein, les ruines de l’Utopie.

Pour aller dans le sens d’André Malraux et de M de Lapalisse, le rouleau compresseur, c’est ce qui écrase l’Homme, à savoir les machines et surtout les pulsions destructrices issues de notre inconscient. Mais, comme le découvre un peu tard le docteur Martine, elles font aussi partie de notre humanité.

Limbo est l’évènement littéraire de cette rentrée, tous genres confondus.


(2)   Je citerai aussi Yama Loka Terminus - dernières nouvelles de Yirminadingrad de Léo Henry et Jacques Mucchielli

mercredi 12 octobre 2016

La Neige de saint Pierre



Leo Perutz - La Neige de saint Pierre - Zulma









«  En 1932, Georg Friedrich Amberg, jeune médecin engagé par le baron von Malchin, quitte Berlin pour le lointain village de Morwede. Pour y soigner des paysans ? Pas si évident, car dans le secret de son laboratoire, le baron vient de découvrir une drogue surpuissante : la neige de saint Pierre. Dont il compte bien faire usage à grande échelle … »

En page 211 de son avant dernier roman censuré par les nazis en 1933, Leo Perutz glissait ceci dans la bouche du jeune praticien: «« Monsieur le Curé, aidez moi ! Quelle est la foi de notre époque ? » Il ne répondit pas » ». Le vénérable d’ Ormesson reprenant cette interrogation à son compte, évoquait un jour au micro d’une radio les esprits d’alors, cisaillés « entre Hitler et Staline » Le prêtre du récit tient des propos encore plus explicites en anticipant la venue d’un Moloch engendré par les travaux du baron Von Malchin. Il se trompait seulement de couleur dirons nous aujourd’hui.

La Neige de saint Pierre raconte l’histoire d’un aristocrate prêt à tout pour rétablir le Saint Empire Germanique. Il est aidé dans son projet par une ancienne condisciple d’Amberg qui tombe amoureux d’elle. Amberg, quant à lui, subodorant le soufre de l'entreprise, hésite à appliquer les taches que lui confie son employeur. Cantonné à un rôle d’observateur, il intègre malgré tout l'entourage du baron et ses personnages énigmatiques et pittoresques : Praxatine, un émigré russe aussi bavard et omniprésent qu’inutile, Frederico un adolescent inquiétant.

Fidèle à ses habitudes Perutz distille une angoisse qui monte au fur et mesure que le narrateur pénètre plus avant les projets de son hôte. Maître des sentiers qui bifurquent, l’écrivain sème habilement le doute dans l’esprit du lecteur. Dans son lit d’hôpital, au début de l’intrigue, le médecin s’interroge. Est il seulement victime d’un accident de circulation, comme le prétendent les soignants, a-t-il imaginé l’invraisemblable imbroglio d’événements conté dans l’ouvrage ?

Une fois n’est pas coutume, Leo Perutz dénoue le suspens par un formidable éclat de rire. Tout s’éclaire et tout s’assombrit à la fois. Dans ce roman plus linéaire que les précédents, son meilleur après Le cavalier suédois, l’auteur rejoint Zweig dans la légion des témoins lucides d’une période abjecte. La Neige de saint Pierre dénonce les manipulations de pouvoir et les apprentis sorciers de l’Histoire, vieille leçon marxiste que l’écrivain ressort de son chapeau dans le final tout en ironie d’un récit servi comme d’habitude par une écriture de premier ordre.

jeudi 6 octobre 2016

L’Ile des Morts - Edition intégrale



Roger Zelazny - L’Ile des Morts - Edition intégrale - Mnémos


Le présent volume contient :

-          « En cet instant de la tempête »
-          « Cette montagne mortelle »
-          « Lugubre lumière »
-          L’Ile des Morts
-          Le Sérum de la déesse bleue
-          « Les Furies »
-          « Clefs pour décembre »


Ne pas relater le travail effectué par Timothée Rey pour le compte de l’éditeur Mnémos sur l’une des œuvres emblématiques de Roger Zelazny serait au mieux une faute de goût, au pire une injustice. Une génération de lecteurs a dévoré L’Ile des morts paru jadis chez J’ai Lu et sa suite Le Sérum de la déesse bleue publiée en Présence du futur. De ces romans où s’affrontent des dieux incarnés dans des mortels, Timothée Rey propose une nouvelle édition augmentée et réordonnée en une mini Histoire du futur (1). Si « Lugubre lumière » était connu, beaucoup découvriront les quatre autres nouvelles. « En cet instant de la tempête », en particulier apparaît comme un spin-off, voir un embryon de l’Ile des Morts. L’anthologiste, qui a également revu la traduction, s’est fendu d’une préface remarquable et d’un glossaire bien utile, car l’écrivain est le maître des ellipses narratives et de l’hyperespace textuel.

Si l‘on devait prioriser un de ces textes courts, autant se jeter sur l’introduction. Timothée Rey a concocté un voyage érudit et passionnant au pays de l’inspiration de Roger Zelazny. Le lecteur parcourt ainsi les mythes grecs de l’ancienne Arcadie, traverse Les Bucoliques de Virgile – dont un berger prête son nom à l’une des lunes d’un monde façonné par Francis Sandow – et redécouvre d’un œil neuf quelques peintures célèbres, au nombre desquelles figure la fameuse toile de Böcklin qui donne son nom à l’ouvrage. L’interprétation des figures et concepts présents dans l’œuvre de l’auteur des Neuf princes d’Ambre éblouit comme jadis la fameuse lecture de L’homme dans le labyrinthe de Rachel Tanner (2).

A tout seigneur (de lumière) tout honneur, L’Ile des Morts met en scène Francis Sandow, doyen de l’Humanité et également un des 27 porteurs de Noms. L’homme d’affaire est devenu au cours d’un voyage à la limite de l’univers connu l’incarnation de Shimbo, un dieu Pei’en maître de la foudre. Il doit sa longévité à d’interminables périples interstellaires effectués en hibernation et aux progrès de la médecine. Ce statut de démiurge lui octroie le pouvoir ou la science (avec Zelazny on ne sait jamais exactement) de création de mondes et le rend immensément riche. Un message d’un de ses amis Pei’ens mourant, l’enlèvement de Ruth, une ancienne connaissance, le forcent à quitter Terre Libre, un de ses refuges, et à combattre ses ennemis, dont Belion, une autre divinité.

Comme souvent chez l’auteur, L’Ile des Morts raconte la vengeance d’un être solitaire et puissant. Comme souvent aussi on retrouve cet art des raccourcis narratifs. Par quels moyens Francis Sandow parvient-il à créer des répliques idylliques de la Terre en quelques dizaines d’années ? On est très loin des laborieuses terraformations décrites par Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne, et plutôt dans l’ellipse poétique. Roger Zelazny a imaginé un héros hanté par le néant, un démiurge esthète qui n’hésite pas à créer une île reproduisant le tableau de Böcklin, un personnage à son image, tant l’écrivain semblait lancé dans une course poursuite entre l’écriture et la mort. Cette méditation sur la création artistique et la richesse thématique du roman font de L’Ile des Morts une œuvre majeure.

Le Sérum de la déesse bleue n’atteint pas cette qualité conceptuelle. Francis Sandow apparaît en second plan dans une intrigue sur toile de fond d’un conflit opposant « Nations Dyarchiques » (NADYA) et « Ligues Combinées » (LC).Malacar Miles, un ancien combattants des NADYA, projette d’utiliser les pouvoirs de Heidel von Hymack pour détruire Les Ligues Combinées. H, ainsi le surnomme-t-on, est en effet habité par une déesse Pei’enne de la maladie et de la guérison. En fait Heidel von Hymack sème la mort sur son passage.
Curieux roman que celui-là avec son intrigue minimaliste et un final (le combat entre Shimbo de l’Arbre Noir et Arym-o-myra) auquel Zelazny semble ne prêter aucun intérêt.

Des 4 nouvelles présentes dans ce volume, on retiendra « Cette montagne mortelle » dans laquelle un alpiniste de l’impossible qui sacrifie tout à sa passion est confronté à son passé.On retrouve Francis Sandow au sommaire de « En cet instant de le tempête ». Bien avant Interstellar - mais Michel Demuth avait déjà abordé le thème - Zelazny confronte le temps long des astronautes et le temps court des simples mortels dans un texte sur la solitude. « Lugubre Lumière » met face à face, sur une planète à l’agonie, Francis Sandow et son fils.

Intrigues, personnages, Zelazny ne serait pas Zelazny sans ce ton inimitable peut être hérité de Cordwainer Smith, qui tient à la fois de la poésie et d’une espèce de distanciation par rapport au récit.

On ne saurait trop recommander l’achat de ce volume. Certes L’Ile des Morts est la seule fiction incontournable - à coté de textes honorables - mais l’appareil éditorial de premier ordre rend caduques les éditions précédentes.








(1)   Glossaire : les 4 périodes pages 472 et 473
(2)   Bifrost Spécial Silverberg.