dimanche 20 mai 2018

Planetfall



Emma Newman - Planetfall - J’ai lu









« Touchée par la grâce, Lee Suh-Mi a reçu la vision d'une planète lointaine, un éden où serait révélé aux hommes le secret de leur place dans l'Univers. Sa conviction est telle qu'elle a entraîné plusieurs centaines de fidèles dans ce voyage sans retour à la rencontre de leur créateur. Vingt-deux ans se sont écoulés depuis qu'ils ont établi leur colonie au pied d'une énigmatique structure extraterrestre, la Cité de Dieu, dans laquelle Lee Suh-Mi a disparu depuis lors. »


L’introspection - Annihilation -, le huis clos - Planetfall -, sont ils les nouveaux territoires d’investigation de la littérature de science-fiction, qui malgré l’épisode de la new wave ne s’est jamais totalement départie de ses récits d’exploration ? L’irruption de la britannique Emma Newman dans le paysage romanesque le laisse en effet supposer. Planetfall paru en France en 2017 est le premier volet d’un cycle complété par After Atlas disponible cette année en J’ai lu millénaire.


L’intrigue renoue avec le vieux thème de la place de la religion dans le futur. Emma Newman en emprunte les traits les plus saillants : l’imposture de « L’étoile » d’Arthur Clarke et la folie prophétique du Tom O'Bedlam de Robert Silverberg. Mais son talent propulse un texte déjà psychologiquement et symboliquement dense à la hauteur d’une tragédie.


Renata Ghali est le personnage central de ce drame. Ingénieur, elle a connu Lee Suh-Mi lors de ses années universitaires. Entre les deux jeunes femmes qui partageaient le même appartement, s’est nouée une amitié profonde. Avec Mack, chef de l’expédition, elles forment le trio fondateur d’une colonie humaine partie rencontrer Dieu sur une planète étrangère. Lorsque la prophétesse disparaît dans des conditions mystérieuses, les deux survivants s’efforcent de maintenir la cohésion et la foi du groupe. Vingt deux années plus l’arrivée inopiné du petit-fils de Lee met à mal l’édifice religieux entretenu tant bien que mal. Le piège va alors se refermer sur Renata.


Emma Newman conte avec habileté la plongée progressive de son héroïne dans la folie. Les géniteurs, sans surprise, posent les premières banderilles de la fragilisation psychologique. Le père est un homme bon, rationnel mais peu influent. Il n’est pas innocent que dès la première page, la figure maternelle soit associée au Broyeur, un outil de recyclage de matériel indispensable à la survie de la communauté expatriée. La Mère Broyeuse, divorcée et hostile, va ainsi poursuivre son action délétère, suscitant chez sa fille un syndrome de Diogène. Renata ne recycle rien, mais accumule tout. Elle tente de rassembler sa personnalité. Tout aussi significative est la description utérine de la Cité de Dieu dans laquelle elle s’aventure à loisir, comme un écho au final de 2001 l’odyssée de l’espace. L’écrivain sème ainsi des figures symboliques de traumatisme (le ver par exemple) tout au long du roman.


Pauvre Renata, croyant à l’image d’un Saint Augustin, quitter la cité terrestre, du mensonge (« Comment lui décrire la foule, les vieux bâtiments, ce monde marchant à l’argent et au prestige ? ») pour la Cité de Dieu c'est à dire de la vérité… Voilà un sacré récit au dénouement en forme de double uppercut, qui ne dépareillerait pas aux côtés d’Un Cantique pour Leibowitz ou d’Un cas de conscience. Mention bien à la graphiste de l’élégante couverture, qui a tout compris.

dimanche 13 mai 2018

L’oreille interne


Robert Silverberg - L’oreille interne - Folio SF






C’est un courrier d’Ernest Hemingway à l’éditeur Perkins qui ravive mon souvenir de lecture de L’oreille interne de Robert Silverberg. L’écrivain écrit ceci un an après la disparition de l’auteur de Gatsby le magnifique : « Scott died inside himself at around the age of thirty to thirty-five and his creative powers died somewhat later.”


Dying inside (1) … tout est déjà dit. Fitzgerald dans une nouvelle, « La fêlure », pressentait et appréhendait ce phénomène en ces termes. « Il existe une autre espèce de choc qui vient de l’intérieur que l’on n’éprouve pas avant qu’il ne soit trop tard pour y remédier, avant d’avoir acquis l’absolue certitude que d’une certaine manière, on ne sera plus jamais le même homme. » Cette « cassure », ce moment où l’on cesse d’être soi-même, Silverberg l’éprouva temporairement à deux reprises en 1959 et 1973. Il s’agissait de burn-out, d’une lassitude d’écrire, rançon d’une activité littéraire industrielle.


Il en fit la matière première de L’oreille interne qui conte la perte progressive du don de télépathie de David Selig. L’auteur renouvelait alors complètement ce vieux thème de science fiction illustré entre autres par Van Vogt (A la poursuite des Slans), Alfred Bester (L’homme démoli) ou Sturgeon (Les plus qu’humains). D’un instrument de domination il en fit une malédiction, une impuissance.


Cette faculté David Selig ne l’exploite pas ou peu. Enfant difficile, redouté par ses camarades, il poursuit de brillantes études universitaires et renonce à tout projet professionnel, vivotant grâce à sa sœur et devenant le nègre d’étudiants incultes. La télépathie qu’il utilise un peu en voyeur dans un trip permanent, l’isole paradoxalement des autres. Selig n’entretient aucune relation affective stable, enchaîne les rapports sexuels sans lendemain. L’irruption de Nyquist un autre télépathe donne lieu aux jeux pervers de deux monstres de foire.


Le personnage évoque une autre figure de l’isolement social, Muller héros de L’homme dans le labyrinthe. Mais cette réclusion à un prix. Le délirant chapitre 23 « l’entropie en tant que facteur de la vie quotidienne » dit la peur de Selig de disparaître, comme dans Les monades urbaines  ou Le temps des changements. La fin du trip télépathique suscite l’horreur de la forteresse vide (2). Silverberg et Gibson emploient des images similaires pour exprimer la désolation de l’individu coupé des autres, du réseau : « Le monde est blanc à l’extérieur et gris à l’intérieur », «   Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors service ». A l’angoisse de la révélation de la différence, succède celle de la perdre.


L’oreille interne biographie de David Selig multiplie les points de vue diégétiques, récits à la première personne, à la troisième personne, flash backs… Frédéric Jaccaud dans le numéro 49 de Bifrost évoque à ce sujet une technique narrative empruntée à Joyce. L’écriture devient parfois frénétique, énumérative à la mesure du maelström spirituel du personnage. Nul doute que de futures relectures révéleront d’autres facettes cachées de cette œuvre, haut lieu comme Le Seigneur des ténèbres, de la force créatrice de Robert Silverberg.

(1) titre original de L'oreille interne
(2) ouvrage de Bruno Bettelheim sur l'autisme.

vendredi 11 mai 2018

Certains ont disparu et d’autres sont tombés


Joel Lane - Certains ont disparu et d’autres sont tombés - Dreampress







Joel Lane est un auteur britannique de littérature fantastique décédé en 2013. Pratiquement inconnu en France malgré plusieurs prix outre-Manche, son oeuvre reste à découvrir. Jean-Daniel Brèque présente ici une sélection de trente de ses nouvelles. Il en a réalisé la traduction, rédigé une préface et des notes explicatives. Le Grand Prix de l’Imaginaire 2018 vient à juste titre récompenser un travail tout autant qu’un défi : transcrire dans la langue de Victor Hugo les mots d’un styliste hors pair. Comme son mentor Ramsey Campbell, Lane privilégie l’intrusion du fantastique dans le quotidien.


On trouvera d’abord dans ce recueil quelques allégeances aux grands anciens, Lovecraft, Howard. « La nuit qui gagne » raconte, dans un lieu imaginaire, la vengeance de Sygigh le voyant, un personnage en quête d’un prêtre voleur de peau, meurtrier de ses parents. « Sur un vent de granit » dédié à R.E Howard mais qui se ressent du Cortazar des Armes secrètes voit un personnage évoluer sur deux plans de réalités différents. « Droit de regard » décrit la déchéance d’un homme transformé à son insu en sentinelle d’une espèce extra terrestre menaçante.


Sans citer tous les textes et d’inspiration plus récente, disons la génération King, on appréciera « Et d’autres sont tombés » qui voit une bande d’adolescents célébrer une fin d’année scolaire et être attaqués par des papillons, ou l’admirable « Black Country », héritier d’ X files et de Ça. Un flic, sosie de Fox Mulder, revient enquêter dans sa ville natale sur de mystérieux faits et se retrouve confronté à sa propre enfance. L’écriture étincelle : « Puis une mince silhouette a bondi sur la branche et elle est tombée, recroquevillée sur elle-même. Je l’ai attrapé comme il tentait de s’enfuir. J’ai senti dans mes bras le froid et l’absence. Regardé son visage brouillé comme sa peau se plissait à la façon d’une empreinte de pouce, d’une image sur le papier effacée et redessinée. J’étais quelque part là-dedans. Je l’ai serré contre moi tandis que son souffle s’amenuisait, que son visage se morcelait de l’intérieur, jusqu’à ne plus tenir q’une chose noircie et friable, comme une rose de cendres. » La veine policière se poursuit avec les excellents « Sans esprit », « Un voyage en hiver » où l’on croise vampires et ectoplasmes, « Réveil dans Moloch » et « Face au mur » qui verse dans la mythologie.


Mais pour reprendre une expression célèbre, la vérité est ailleurs. Comme Lovecraft et Providence, l’écrivain britannique est l’homme d’une cité, Birmingham. Il a assisté à la désertification industrielle sous l’époque Thatcher, à la montée des troubles urbains. Les personnages de Joel Lane errent à la marge, employés, chômeurs, homosexuels, vivants stigmates du libéralisme. « Parmi les morts » exploite le filon du fantastique social par un renversement. Le monstre c’est celui qui fait preuve d’inhumanité. Lane raconte les nuits fauves, les amours vénales, les amours d’un soir, les amours tout court : « Cette nuit la dernière femme », « Réservoir », « La grille de la douleur », « Les belles endormies ». Plus loin dans « Le chagrin des goélands » il atteint une simplicité narrative bouleversante. Un homme retrouve sur un quai le fantôme d’un ancien amant disparu dans l’explosion d’une plateforme pétrolière.


Rien n’est à jeter dans cet ouvrage, qui privilégie la vérité humaine au théâtre de l’épouvante. Les récits souvent à la première personne révèlent les cicatrices des personnages, le fantastique métaphorise leur déréliction. Bref voilà une leçon de littérature, jusqu’au titre magnifique, composé avec les en têtes des premières et dernières nouvelles.


mercredi 2 mai 2018

Jean Ray, entre réalité et légende (6)


Jean Ray - Le livre des fantômes - Alma






Fin des années de guerre et fin d’une époque pour Raymond De Kremer alias Jean Ray, qui voit sa renommée décroître. Son destin évoque un peu celui de René Barjavel. Bien que n’ayant pas surfé sur les vagues idéologiques de la Collaboration, ses travaux et liens avec certaines presses et critiques littéraires de cette funeste période l’éloignent de l’avant-scène artistique.  Il redevient un forçat de l’écriture, entraîné, pour survivre, comme l’écrit Arnaud Huftier - à qui je dois ces quelques lignes -, « dans la ronde infernale des pseudonymes ».


Fantôme de lui-même, il trouve en 1947 la matière d’un nouveau recueil. Les figures de revenant ne manquent pas dans l’histoire romanesque et théâtrale, depuis Hamlet, le spectre de pierre de Don Juan ou Le Horla de Maupassant. Tout en sacrifiant au genre, l’auteur renoue avec son terreau de prédilection : bourgeois en proie aux ombres (« La vérité sur l’oncle Timothéus », « L’histoire de Marshall Grove »), lieux hantés (« Maison à vendre », « La nuit de Pentonville », « Ronde de nuit à Koenigstein », « Rues », « La choucroute »).


Moins agréables, et revenant régulièrement sous la plume de l’écrivain, on se serait bien passé de phrases comme celle-ci « les juifs polonais qui fréquentaient les marchés d Holzmude, affreux bonhommes gluants de crasse et de plique … » (page 61). Nous sommes en 1947, quatre ans après la destruction du ghetto de Varsovie ! Cependant « La nuit de Pentonville », plaidoyer contre la peine de mort, tempère quelque peu le jugement moral et dévoile un romancier à visage humain. Les fantômes de jeunes gens viennent hanter leur lieu d’exécution et châtier leurs bourreaux. Il y a du Jean Ray dans le saisissant portrait de Brown, en cape noire et chapeau bolivar. « Maison à vendre » relève de l’autofiction et de la vengeance par plume interposée. (1) Puni à vingt mois de prison, pour des faux en écriture, un condamné sympathique envoie son juge aux Enfers pour la même période.


Cependant le récit le plus original du Livre des fantômes surgit au chapitre des  « autres textes », appendice étranger au corpus initial, fourni volume après volume par l’anthologiste et semé de bonnes surprises.  « J’ai tué Alfred Heavenrock » raconte le stratagème d’un individu, qui pour s’attirer les faveurs de sa belle s’invente un double peu recommandable. Or voici que ce dernier prend vie … Un thème traité jadis par Edgar Poe. On peut écarter le pâle texte introductif « Mon fantôme à moi », jeter un œil indulgent sur "Rues", regretter que le final de « L’histoire de Marshall Grove » soit traité à la hussarde, alors que le début de l’intrigue évoquait une ascension sociale à la Dickens. En revanche au rayon du culinaire fantastique cher à l’auteur on goûtera à la plaisante « Choucroute », récit d’un personnage affamé à la recherche d'une spécialité alsacienne bien connue dans une ville fantôme. C’est une eau de vie qui préside à l'irruption du surnaturel dans l’anecdotique « M Wohlmut et Franz Benschneider ».


Suivent trois bonnes nouvelles. Le célèbre « La vérité sur l’oncle Timothéus » avance l’idée que la mort n’est pas un processus mais une entité familière. Maguth, un démon, s’installe dans le château de Koenigstein. Malheur aux locataires ! (« Ronde de nuit à Koenigstein »). Un marin poursuivi par une malédiction se réfugie chez son cousin. Il lui lègue sa fortune et son infortune ("Le cousin Passeroux").

Au final Le livre des fantômes est inférieur aux ouvrages précédents, le style plus économe. Terminons par un sonnet déniché par Arnaud Huftier :





Transmutation



J’écris ceci, le torse nu, à fond de soute,
A l’horrible soleil du Cardiff enflammé.
A bord du cargo Trent, un sabot faisant route
Par Lisbonne pour Malte et sur lest à moitié.


Tu n’es qu’une roulure, une brebis qui broute
L’herbe que le hasard fait lever sous ton pied.
Tu as tout oublié à cette heure, sans doute :
La rencontre, l’hôtel, mon nom et mon baiser.


Pourtant de port en port et de rades en grèves,
A force de nourrir mon souvenir de rêves,
J’aurai dans l’irréel bâti mon piédestal


Ou tu trôneras pure et riche d’idéal.
Et je raconterai aux frères de détresse,
Que je fus une nuit l’amant d’une déesse.





(1) Raymond De Kremer fut quelque temps l’hôte de la prison de Gand

vendredi 27 avril 2018

A l’est du Cygne


Michel Demuth - A l’est du Cygne - Le Bélial'





Les éditions du Bélial' avaient rendu hommage à une figure de proue de la science-fiction française, Michel Demuth, en publiant en 2010 À l' est du Cygne, une anthologie de ses meilleures nouvelles. Prévu dans la foulée, le projet de parution de son cycle majeur Les Galaxiales semble pour l’instant au point mort.


Le respect, la rigueur, l'émotion caractérisent le travail éditorial réalisé sous la direction de Richard Comballot, auquel ont collaboré Gérard Klein, Alain Sprauel et le dessinateur Caza. A l’est du Cygne est exemplaire d'une science-fiction française inclinant davantage vers la poésie et le rêve que la science ou la technologie, tout en illustrant les débats internes d'un amoureux du langage, fondu de space-opéra, inspiré par le surréalisme, et lorgnant avec envie les rivages de la new-wave.
                                              

"Le lendemain, il plut dès le matin, mais c’était une pluie douce, comme il ne pouvait en tomber que dans certaines régions, très rares, de certains mondes très rares. Une pluie presque verte comme les carrés de pelouse qui se trouvaient devant chaque maison, une pluie qui restait en milliers de perles aux longues épines des arbres. La mer, du coup, semblait en avoir perdu sa voix. Elle n'avait plus que le chuchotement très léger des gouttes."


Un chuchotement essentiel, ainsi pourrait-on caractériser l'œuvre et les engagements de Michel Demuth, auteur d'une « Histoire du futur » à la française, anthologiste, traducteur entre autres de Dune, de 2001 l’Odyssée de l'espace, et accessoirement directeur des mythiques éditions Opta. Une espèce d'élégance traverse l'écriture des dix sept nouvelles de ce recueil, rédigées pour les deux tiers dans les années 60 et relevant en majorité du space-opera. L'auteur décline les thèmes habituels du genre : explorations lointaines ("Dans le ressac électromagnétique", "À l'est du Cygne", le mini-cycle du Translateur), conflits stellaires ("Intervention sur Halme", "la bataille d'Ophiucus", "Sigmaringen"), apocalypse atomique ("Lune de feu"), robots fous/ville-machine ("Les années métalliques"). "La route de Driegho" illustre le vieux thème du jeu comme ascenseur social ; des mercenaires croisent la route d'un vaisseau spatial dont l'équipage passe exclusivement son temps à jeter des dés et batailler aux cartes, avec comme enjeu le commandement du navire.

"Intervention sur Halme" et surtout "À l'est du Cygne" émergent de cet ensemble de textes un peu uniforme et daté. Dans ce dernier, un explorateur humain essaye de préserver un peuple extra-terrestre d'une menace à la fois terrifiante et indécelable. Une sourde angoisse transpire tout au long des pages de cette belle nouvelle. L’incertitude identitaire transparaît dans les deux textes du cycle du Translateur, "Translateur" et "Mnémonique". Quelques explorateurs humains rentrent en symbiose temporaire avec une espèce E.T leur permettant de se déplacer à d'incroyables distances, au risque de ne pouvoir récupérer leur intégrité initiale. "Dans le ressac électromagnétique de l'espace", inspiré par le mythe de Jonas, reprend un sujet abordé par Robert Franklin Young (Baleinier de nuit). Un vaisseau spatial et son navigateur entrent en fusion mentale au cours d'un voyage sans fin. Dans ce space-opera tardif (1982) Michel Demuth tente le pari d’une écriture poétique, éclatée, jusqu'à l'incandescence.

Les derniers textes consacrent ce virage. L'auteur abandonne son jardin spatial au profit de narrations expérimentales (formalistes ?) inspirées de ses voyages (la Barcelone de "Exit on Passeig de Gracia"). Le thème de la survie déjà abordé dans "À l'est du Cygne" ressurgit avec "Sigmaringen" récit à l'intrigue minimaliste dans lequel un soldat anonyme d'une guerre oubliée tente de regagner la Terre.


Selon Gérard Klein - mais l'interrogation était réciproque - Michel Demuth nourrissait quelques inquiétudes sur sa vocation ; sans doute phagocyté par son travail éditorial, l'auteur des Galaxiales a-t-il regretté de n'avoir pu emprunter le train de la new-wave dans les années 60, comme Silverberg et quelques autres ? Ce recueil lève le doute sur ses qualités littéraires. Par le soin apporté à sa réalisation, À l'est du Cygne évoque les "Livre d'or de la science-fiction", ressuscitant tout un pan de l'histoire de la SF française.

samedi 21 avril 2018

Gatsby le magnifique


F. Scott Fitzgerald - Gatsby le magnifique - Folio







Dans les années 20, le jeune Nick Carraway loue une maison à Long Island. Issu d’une famille aisée du Middle West il entreprend une carrière de courtier à New York et cherche un point de chute loin des chaleurs estivales de la Grosse Pomme. On ne saurait mieux tomber. Tout au long de la baie de Manhasset se succèdent de riches villas habitées par des dynasties patriciennes ou par la nouvelle classe dominante. La modeste demeure de Carraway jouxte la gentilhommière impressionnante de Jay Gatsby, un milliardaire assez mystérieux au train de vie ostentatoire, conviant régulièrement le gratin new-yorkais à des fêtes somptueuses.


Le jeune homme reçoit sans discontinuer des cartons d’invitation. Son hôte lui donne la clef de cet intérêt soudain : Nick Carraway est le cousin de Daisy, une femme que Gatsby a aimé voici cinq ans et désire encore passionnément. Entre temps elle a épousé Tom Buchanan héritier d’un puissant clan originaire de Chicago. Le couple réside aussi à Long Island, de l’autre côté de la rive. Nouveau riche contre fortune solidement établie, le ton est donné.


Que reste t’il de ce roman rédigé aux âges du Charleston, mettant aux prises des personnages vivant dans un monde irréel, et parsemé de phrases toutes aussi irréelles ? « […] j’ai peu après participé à cette migration teutonne tardive connue sous le nom de Grande Guerre. J’ai pris un si vif plaisir à la contre-attaque qu’à mon retour je ne pouvais plus rester tranquille. » L’offensive du Chemin des Dames n’avait pourtant rien d’une partie de polo …


Nonobstant ces agacements, subsistent le récit d’une histoire d’amour tragique et surtout une écriture d’une élégance souveraine qui, magnifiée par la traduction de Philippe Jaworsky, devrait satisfaire les gardiens du temple.

« - … un soir d’automne, cinq ans plus tôt, ils marchaient dans la rue à l’époque où les feuilles tombent, et ils arrivèrent à un endroit où il n’y avait pas d’arbres et où le clair de lune blanchissait le trottoir. Ils s’arrêtèrent et se tournèrent l’un vers l’autre. La soirée était fraîche, traversée de cette mystérieuse fébrilité qui vient aux équinoxes deus fois par an. Les lumières paisibles des maisons se répandaient dans l’ombre avec un bourdonnement, et il y avait parmi les étoiles tout un remue-ménage. Du coin de l’œil, Gatsby vit que les blocs de pierre des trottoirs formaient en réalité une échelle, qui s’élevait jusqu’à un endroit secret au-dessus des arbres. Il pourrait y monter, s’il montait seul, et une fois là haut sucer le sein de la vie, avaler à pleine gorge le lait incomparable de l’enchantement.
Son cœur battait de plus en plus vite à mesure que le blanc visage de Daisy se rapprochait du sien. Il savait que lorsqu’il aurait embrassé cette jeune fille et uni pour toujours à cette haleine périssable ses visions à lui, ses indicibles visions,  son esprit cesserait de s’ébattre comme l’esprit de Dieu. Aussi attendit-il, écoutant un moment encore vibrer le diapason dont on venait de frapper une étoile. Puis il l’embrassa. Au contact de ses lèvres, elle s’épanouit comme une fleur, et l’incarnation fut accomplie.
Il y avait dans ce qu’il disait et même dans son épouvantable sentimentalité, un-je-ne-sais- quoi  qui provoquait chez moi une vague réminiscence – un rythme insaisissable, un fragment de paroles perdues que j’avais entendues bien des années plus tôt.. Pendant un instant une phrase essaya de se former dans ma bouche et mes lèvres s’entrouvrirent comme celles d’un muet. On aurait dit que sur elles cherchait à s’exprimer une force, bien plus qu’un souffle de surprise ; mais aucun son ne s’en échappa, et ce qui avait été tout près de me revenir en mémoire est demeuré incommunicable à jamais. »

En témoigne ce fragment, Gatsby est un personnage idéaliste, entre ciel et terre. A l’opposé, la brute Buchanan et la frivole Daisy forment un couple sans scrupule écartant tout ce qui pourrait menacer leur mode de vie. Gatsby c’est aussi Fitzgerald à la poursuite de la reconnaissance littéraire alors même que son existence bascule dans la tragédie.  Ainsi demeure ce roman scintillant de mots impérissables.

« Et comme je demeurais à sans bouger, méditant sur ce vieux monde inconnu, je songeai à ce que fut l’émerveillement de Gatsby lorsqu’il aperçut la lumière verte à l’extrémité de la jetée de Daisy. Il avait fait un long chemin jusqu’ à cette pelouse bleue, et son rêve avait du lui sembler si proche qu’il ne pouvait manquer de l’empoigner. Il ne savait pas que le rêve était déjà derrière lui, quelque part dans la vaste obscurité de la ville, où les champs noirs de la république s’étendaient toujours plus loin dans la nuit.
Gatsby croyait en la lumière verte, en l’avenir orgastique, qui d’année en année, recule devant nous. Il nous a échappé cette fois ? Peu importe … Demain nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus loin… Et un beau matin …
C’est ainsi que nous avançons, barques à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé. »